Appliquer des huiles essentielles sur la plante des pieds ?

Temps de lecture : 7 minutes

“En appliquant une huile sur la peau, les arômes sont aussitôt absorbés, passent dans le sang et imprègnent les zones du corps où ils pourront agir le plus efficacement. Pour en faire l’expérience, il suffit de masser la plante des pieds avec trois gouttes d’eucalyptus radié, l’arbre des poumons par excellence, pour avoir, une demi-heure plus tard, l’haleine parfumée à l’eucalyptus…”

Cette phrase n’est pas de moi. L’auteur de ce paragraphe et moi avons peut-être eu la même source, à une époque. Vous avez peut-être vu ailleurs vous aussi, qu’une huile essentielle appliquée sur la plante des pieds se retrouve dans l’haleine après quelques minutes ? Que c’était la preuve qu’elle traverse la peau vers la circulation sanguine ? Et qu’elle agit ainsi sur tout l’organisme ? Et peut-être avez-vous pensé que tout était vrai parce que vous faisiez confiance à l’auteur, que vous n’aviez pas de raison de vouloir vérifier ses dires et que vous n’avez pas même eu l’idée de faire l’expérience par vous-même. Cela a été mon cas à l’époque. Je n’ai pas pu retrouver où je l’avais lue la première fois. Mais quand j’ai revu cette affirmation sur internet il y a quelques jours, j’ai pensé qu’il était temps de mettre les choses au clair. Alors, faut-il appliquer des huiles essentielles sur la plante des pieds ?

Dans cet article vous saurez si :
1) Appliquer de l’huile essentielle sur la plante des pieds est efficace
2) Elles atteignent la circulation sanguine après une application cutanée
3) De là, elles ont une action pharmacologique sur l’organisme.

Faut-il appliquer des huiles essentielles sur la plante des pieds ?

Plus exactement est-ce utile et efficace ? Au début de ma fréquentation des huiles essentielles, j’ai pensé et inconsidérément répété que ça l’était. Avant de continuer, faisons un bref détour du côté de la constitution de la peau.

La structure de la peau (très résumée)

En effet, la couche cornée est la couche la plus extérieure de l’épiderme, qui mesure entre 10 et 40 nm d’épaisseur. Elle est presque étanche. Elle est constituée de plusieurs couches de cellules plates appelées cornéocytes, imbriquées dans une matrice lipidique. Aujourd’hui on pense que ce ne sont pas des cellules mortes, mais actives biologiquement et chimiquement. La couche cornée n’est pas vascularisée. L’épiderme n’est pas irrigué par les vaisseaux sanguins directement mais par diffusion du derme.

Le derme est une couche épaisse. Elle est faite notamment de collagène et d’élastine. Les vaisseaux sanguins qui l’irriguent ne pénètrent pas dans l’épiderme. Il faut que les composés chimiques atteignent cette couche pour entrer dans la circulation sanguine par les capillaires.

L’hypoderme est la couche inférieure, profonde. Elle est constituée de cellules lipidiques, les adipocytes.

Schéma de la peau de cosmeticofficine.com

Le processus d’absorption percutanée

Une substance qui a des affinités avec les lipides (comme la plupart des huiles essentielles), peut traverser la couche cornée de trois façons :

  • en passant entre les cellules, c’est la voie intercellulaire où il y a beaucoup de lipides
  • en passant au travers des cellules, la voie intracellulaire
  • par les follicules pileux et les voies sébacées, transportée par le sébum.

Si l’on suppose que les huiles essentielles pénètrent effectivement la peau, on peut également imaginer qu’elles le feraient très lentement et en très faible quantité par la plante des pieds.

Il semble que cette idée d’appliquer des huiles essentielles sur la plante des pieds vienne de l’extrapolation d’une expérience avec de l’ail…et des pieds.  Dans cette vidéo (en anglais), vous comprenez comment et pourquoi vous pouvez percevoir dans votre haleine le goût de l’ail après que vos pieds en ont été imprégnés. Je vous en reparle plus loin.

La peau absorbe-t-elle les huiles essentielles ?

C’est le deuxième élément de l’affirmation du début. En dehors de la plante des pieds, la peau absorbe-t-elle les huiles essentielles ?

Qu’est-ce que l’absorption ?

L’absorption est le processus par lequel un principe actif passe de son site d’administration (en l’occurrence la peau) à la circulation sanguine.

Ainsi l’absorption sous-entend la présence dans le sang.

Dans le cas de l’absorption transcutanée, le taux d’absorption d’un composant chimique dépend de la taille de la zone de peau traitée, des propriétés de celle-ci, de la concentration des composants administrés et du temps d’exposition. Il dépend aussi du caractère lipophile ou hydrophile de la substance car la peau est elle-même faite de couches complexes de lipides et d’eau.

Ainsi, on peut penser que si on applique une huile essentielle sur une large zone de peau, celle-ci va s’évaporer avant d’avoir pénétré la peau et a donc bien peu de chance d’atteindre la circulation sanguine. Par contre une quantité importante de huile essentielle sur une petite zone de peau couverte est susceptible de pénétrer plus vite et en plus grande quantité. Certains soulignent d’ailleurs que les composants qui pénètrent le plus vite seraient aussi les plus susceptibles de provoquer des irritations.

Un autre critère à prendre en compte est le LogP.  C’est à dire le rapport des quantités d’une substance absorbées dans l’octanol (un alcool utilisé comme solvant) et dans l’eau. Pour simplifier, on peut dire que plus le LogP d’une substance est faible, plus elle est susceptible de traverser la peau rapidement. Or, la plupart des huiles essentielle ont des LogP élevés, ce qui veut dire qu’elles sont plus solubles dans les lipides et donc moins susceptibles de pénétrer la peau.

De plus, on considère que des molécules inférieures à 300 ou 500 daltons (une unité de masse atomique) peuvent franchir la barrière cutanée. Les huiles essentielles seraient inférieures à 300 daltons. Toutefois, elles sont constituées de plusieurs centaines de molécules dont la masse varie. Donc, toutes ne peuvent pas traverser la peau.

Qu’arrive-t-il aux molécules qui pénètrent la peau ?

Une fois qu’elles ont franchi les couches superficielles de la peau les molécules volatiles sont métabolisées par des enzymes. Dans la circulation sanguine, le foie métabolise encore les nouvelles molécules. Avant qu’une partie soit finalement éliminée par l’urine, les reins ou les poumons.  Les composés qui arrivent dans le sang sont donc très différents des molécules présentes dans l’huile essentielle au départ.

C’est ce qui se passe avec l’ail. L’ail frais contient de l’aliine. Quand on écrase ou coupe de l’ail, l’enzyme allinase transforme l’aliine en allicine qui lui donne son goût. L’allicine et un autre composé le diméthylsulfoxyde ont les mêmes caractéristiques que la peau faite d’eau et de lipides. Ce qui leur permet de la traverser facilement.  Une fois dans le sang, le foie transforme ces molécules. Les nouveaux composés soufrés (tels que le sulfure d’allyle) vont être en partie éliminés par les poumons. D’où le goût d’ail de l’haleine.

Les huiles essentielles atteignent-elles la circulation sanguine ?

Cette expérience avec l’ail conduirait à répondre par l’affirmative. Car elle nous donne la preuve que certaines molécules volatiles peuvent facilement atteindre le sang à travers la peau. Pourtant s’agissant des huiles essentielles et de l’aromathérapie, les avis divergent.

Non pour certains

Certains considèrent qu’il n’y a pas de preuve que la peau absorbe les huiles essentielles.

Lors d’un massage, la chaleur de la peau, le fait qu’elle soit découverte, la température de la pièce favorisent l’évaporation rapide des molécules les plus petites. Celles-ci n’ont même pas le temps d’être absorbées. Et si on les retrouve dans le sang, c’est alors par inhalation.

Martin Watt, qui étudie les plantes et les huiles essentielles depuis près de quarante ans, critique vertement la faiblesse de nombreux tests cliniques. Par exemple les chercheurs « oublient » de prévoir un dispositif pour empêcher l’inhalation des huiles essentielles pendant le massage. Les expériences in vitro posent également problème.  Elles sont menées, soit sur animaux dont la peau est plus perméable que celles des humains (sauf celle du cochon d’Inde chauve peut-être) ; soit sur des échantillons de peau non viable. C’est-à-dire sans personne dessous, si je puis dire.
Autre défaut, ces études examinent des composants isolés, qu’on applique par occlusion (la zone d’application est couverte) ce qui force la pénétration des composants chimiques, qui sont souvent de synthèse. Or, aucune de ces conditions n’est comparable à ce qui se passe lors d’une application d’aromathérapie par massage. Le mode d’application le plus courant.
En outre, une étude de Andrews et coll. (2013) sur l’administration cutanée de médicaments semble montrer que l’épiderme, et pas seulement la couche cornée, limite la pénétration des molécules.

Oui pour d’autres

Cependant, d’autres études tendent à prouver qu’il y a bien absorption des huiles essentielles par la peau.

Les terpènes font l’objet d’études nombreuses. Les résultats montrent que ces molécules pénètrent la peau et sont utiles pour l’administration transdermique des médicaments.

De plus, dans une revue d’études, déjà ancienne, Kohlert et ses collaborateurs (2000) considèrent que la peau n’est pas une barrière imperméable.
Ils font état d’expérimentations sur volontaires qui utilisent un dispositif de contrôle de l’inhalation pendant l’application par massage. Les résultats montrent que des composants sont présents dans le plasma sanguin, à leur taux maximum, 10 minutes après application cutanée. Ce serait le cas pour l’alpha et le bêta-pinène, le 3 carène, le limonène  et le camphre. Toutefois selon ces chercheurs, les résultats sont à prendre avec précaution, du fait de biais possibles dans l’analyse des données.

D’autres molécules qui ne sont pas des terpènes ont aussi un bon taux de pénétration : le 1,8 cinéole et le nérolidol par exemple. Selon une étude du Research Institute of Fragrance Material, le linalool pénètre aussi la peau in vitro, bien que faiblement.

Alors la question qui demeure est : une fois dans la circulation sanguine,

Les composants des huiles essentielles ont-ils une action sur les organes ?

La phrase que je citais plus haut le laisse penser. Or, rien ne le prouve.

Certes, des expériences montrent que des composants aromatiques sont présents dans le plasma après application cutanée. Mais cela ne prouve pas qu’ils le sont en quantité suffisante pour avoir une action pharmacologique notable. On tendrait à penser plutôt qu’une telle action n’existe pas.

En effet, selon les études, les quantités de composants présentes dans le sang après massage sont peu susceptibles d’avoir une action pharmacologique globale.

Ainsi Kohlert cite une étude sur 12 volontaires. Les résultats indiquent un pic d’environ 10 ng/ml d’alpha-pinène pour 2 grammes de produit (pinimenthol) appliqués sur 400 cm2 de peau.

Plus parlant peut-être : pour une concentration de 5% d’huile essentielle dans 30 ml de produit total appliqué – en supposant un taux d’absorption de 10% – la quantité maximum d’huile essentielle absorbée par la peau serait de 0,15 ml. Comme l’indiquent Tisserand et Young.

En conclusion, la quantité de composants aromatiques qui atteint la circulation sanguine après une application par massage est faible. Une action pharmacologique et thérapeutique sur l’organisme est peu probable.

Cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas profiter d’un massage aux huiles essentielles. Ni appliquer des huiles essentielles sur certaines parties de votre corps. Au contraire, vous vous sentirez relaxé.e, vous bénéficierez de leurs arômes et de leur action sur la peau et les muscles.

Enfin, rien ne vous empêche d’appliquer des huiles essentielles sur la plante des pieds. En revanche, ce n’est probablement pas le lieu le plus approprié. A moins que vous vouliez traiter un problème à cet endroit précis.

Référencs et sources :

Andrews S.N. , Jeong E., Prausnitz M. R.,Transdermal Delivery of Molecules is Limited by Full Epidermis, Not Just Stratum Corneum, Pharm Res. 2013 April ; 30(4): 1099–1109. doi:10.1007/s11095-012-0946-7

Kohlert C., van Rensen I., März R, Schindler G., Graefe E. U., Veit M., Bioavailability and Pharmakokinetics of Natural Volatile Terpenes in Animals and Humans, Planta Med.  2000 ; 66 : 409-505.

Tisserand R., Young R., Essential oil safety, 2nd edition, Churchill Livingstone-Elsevier, 2014.

Photo by How-Soon Ngu on Unsplash

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