Quand un article scientifique ressemble à un argumentaire commercial

Temps de lecture : 7 minutes

J’aime faire de la recherche documentaire et, en particulier, trouver des informations fiables sur les huiles essentielles et l’aromathérapie. J’aime les recouper, les croiser, tenter d’en faire une synthèse. C’est aussi ma manière de toujours préciser mes connaissances et de me faire mon idée sur le sujet.

C’est une activité qui me passionne. Elle implique beaucoup de temps et de travail. Aussi, extraire des informations pertinentes et utiles est comme une « récompense ». Pourtant, ce n’est pas toujours gratifiant. Dans cet article, je vous raconte comment je suis tombée sur un article scientifique qui ressemble à un argumentaire commercial et, comment je me suis sentie telle une cliente flouée.

L’article-argumentaire

Il s’agit d’un article qui se présente comme la revue d’une nouvelle approche thérapeutique et des nouvelles perspectives du 1,8 cinéole pour les traitements mucolytiques, anti-inflammatoires et adjuvants dans la BPCO (Bronchopneumopathie chronique obstructive) et l’asthme.

Je trouvais ce titre plutôt attirant je dois le dire, car certaines huiles essentielles sont contre-indiquées aux personnes asthmatiques. J’étais donc curieuse de savoir en quoi consistait cette nouvelle approche thérapeutique.

Or, je suis passée de l’intérêt presque gourmand au désenchantement, pour finir dans la perplexité.

Un « abstract » comme un prospectus accrocheur

Un signal d’alarme interne aurait dû s’allumer quand j’ai vu que le résumé ne mentionne pas les sources, ni les critères de sélection des études rapportées.

En effet, j’avais décidé d’utiliser systématiquement une grille d’analyse qui me permet de faire un tri parmi les études. Mais je dois bien reconnaître qu’à force de sélectivité, il ne reste plus grand-chose à se mettre sous la dent. J’ai dû assouplir mes critères.

Quoiqu’il en soit, je trouvais plutôt attractif ce long « abstract » qui énumère avec beaucoup de détails les principaux mécanismes antiviraux, anti-inflammatoires et mucolytiques du 1,8 cinéole (comprendre les mécanismes d’action des huiles essentielles et de leurs composés m’intéresse particulièrement, même si c’est souvent ardu !)

Je suis gourmande, pourtant je n’aurais pas été plus alléchée par une somptueuse Forêt Noire dans la vitrine d’une pâtisserie.

Le « teasing » continue : je découvre dans un encadré accrocheur que « c’est la première revue à faire état des mécanismes pathogéniques des maladies respiratoires et à discuter en comparaison avec les recommandations actuelles, les mécanismes d’action et les bénéfices des traitements conventionnels pour l’asthme et la BPCO comparés au 1,8 cinéole seul ou en thérapie d’appoint. Ce qui en fait la première revue à faire état des avancées potentielles des thérapies avec 1,8 cinéole. »

Je poursuis donc ma lecture, espérant tout de même trouver à la fin de l’introduction les informations que j’attends.

Répéter pour mieux persuader ?

Pourquoi les auteurs ont-ils jugé bon de préciser que « cet article est basé sur des études antérieures et ne présente aucune étude avec des participants humains ou animaux réalisée par les auteurs.» ? D’autant que la suite semble contredire cette affirmation. Je ne sais pas. Si vous comprenez mieux que moi, vous pourrez peut-être m’éclairer.

Quoiqu’il en soit, l’article est bien construit et répond au programme annoncé dans l’introduction. Néanmoins, je ressens une pointe d’étonnement quand on me rappelle que « c’est la première revue d’études qui rapporte la connaissance actuelle sur l’agent mucolytique 1,8 cinéole en ce qui concerne ses activités anti-inflammatoire, anti-oxydante et antimicrobienne pour le traitement des maladies inflammatoires des voies respiratoires.» Je crois que j’avais compris dès la première fois et j’ai l’étrange impression que l’on cherche à me convaincre, à me persuader que c’est le cas.  Mais après tout, il m’est difficile de le vérifier. C’est peut-être vrai.

Les auteurs énumèrent plusieurs études cliniques contrôlées et randomisées qui valident l’efficacité du 1,8 cinéole dans la sinusite aigüe, en tant que mucolytique et comme traitement d’appoint de l’asthme. Puis le profil anti-inflammatoire de ce composant majeur des espèces d’eucalyptus est décrit. Enfin, les auteurs démontrent son action antioxydante pour terminer par ses effets antimicrobiens et antiviraux. Tout cela me semble toujours très intéressant.

Cependant, je remarque une chose surprenante : le nombre de fois où les auteurs évoquent une étude comme étant une « première fois que ». Or, en me reportant aux références de fin d’article, je constate, quel hasard, que ces premières fois sont souvent le fait d’un ou des coauteurs de la présente revue. Elle-même une première, rappelez-vous. A partir de là, je décide de m’amuser à compter le nombre de « première fois que » et le nombre de fois où Uwe R. Jurgens apparaît en tant que co-auteur de celles-ci. Suspens…

Une conclusion inéluctable

J’arrive au bout de l’article qui ne présente même pas de discussion, et qui conclut avec une brièveté que je jugerais presque indélicate au regard du temps que j’ai consacré à sa lecture :

« Indépendamment de la monothérapie ou de la thérapie d’appoint, la thérapie à long terme avec le 1,8-cinéole, en raison de son activité antivirale, antibactérienne, antioxydante et anti-inflammatoire, est à recommander, outre ses effets sur le contrôle de la pollution systémique et de l’inflammation pulmonaire périphérique, une zone qui ne peut généralement pas être atteinte dans les thérapies standard par inhalation. »

Tout ça pour ça, suis-je tentée de dire. En fait, ils annonçaient déjà la couleur, puisque tout au long de l’article les auteurs ont répété à quel point les résultats cités devaient conduire à la recommandation du 1,8 cinéole en tant que thérapie d’appoint pour le traitement de l’asthme et de la BPCO.

Un conflit d’intérêt ?

C’est alors que je vois plus loin que Cassella-med Ltd, Cologne, Allemagne a financé l’étude, les frais de service rapide ainsi que les frais d’open access. Je comprends par la même occasion que ce sont donc les financeurs qui prennent en charge la mise en libre accès d’un article. Je ne le savais pas.

Mais dans la partie de l’article appelée  « disclosures », la lumière commence à se faire ou plutôt, les doutes s’installent. Dans cette partie, les auteurs doivent déclarer s’ils sont ou non dans une situation de conflit d’intérêt.

En effet, j’y apprends que le co-auteur de cet article, U.R. Jurgens, également co-auteur – je brise enfin le suspens – de 8 des 11 études présentées comme des « premières fois que », fut membre du comité scientifique de la Cassella-med Ltd, Cologne, Allemagne qui a financé l’étude.

Que deux co-auteurs portent le même nom, qu’il soit père et fille ou mariés, ou autre chose, cela m’est égal, il n’y a rien à redire à cela. Qu’ils soient des précurseurs dans leur domaine, c’est possible et fort bien. Mais pourquoi une telle insistance ?

Et quand mon moteur de recherche m’apprend que Cassella-med est une entreprise qui, si j’ai bien bien compris, fabrique des produits pharmaceutiques dont certains sont à base de plantes, j’ai tendance à me poser des questions sur l’objectif de cette étude.

Un article scientifique pour faire avancer la connaissance ou pour influencer ?

Et alors, me direz-vous peut-être ?

Alors, je me demande : cette étude a-t-elle pour objectif de servir les intérêts de l’entreprise qui l’a financée ? En Allemagne les produits à base de feuilles d’eucalyptus et de 1,8 cinéole sont déjà officiellement reconnus et recommandés comme traitement des maladies respiratoires inflammatoires. Cette étude est-elle une façon de commencer à positionner de futurs ou actuels produits à base d’huiles essentielles  ?

Je pourrais me dire que c’est un détail, après tout, si les résultats des études rapportées sont concluants et valides. Et il semble que cela soit le cas pour certaines. D’ailleurs d’autres études, portant apparemment moins à caution, vont dans le même sens.

Pourtant, au risque de paraître excessivement tatillonne, il y aussi parmi les études rapportées dans cet article, une étude clinique qui ne comptait que 4 sujets.

Les données de celle-ci sont également intéressantes. Néanmoins,il me semble que les résultats trouvés à partir d’un si petit échantillon peuvent difficilement être considérés comme concluants. Or, je ne crois pas qu’elle ait été reproduite depuis, avec un échantillon plus important, mais je peux me tromper. Je précise toutefois que j’ai vu cette même étude référencée par d’autres auteurs, dont Tisserand et Young dans Essential oil safety. Ce que je ne m’explique pas très bien.

Je n’ai pas les moyens de me lancer dans l’examen de toutes les études rapportées dans cette revue. Mais son caractère tendancieux, ajoutés à l’absence de tous les critères de qualité des revues systématiques font que je m’interroge sur la qualité de celle-ci.

Quel crédit puis-je accorder à un article scientifique qui ressemble à un argumentaire commercial ?

C’est la question que je me suis posée à la fin de ma lecture.

Un jour, j’ai entendu Lydia Bosson dire qu’il est « archaïque de faire de la recherche scientifique sur les huiles essentielles ». Je ne partage pas cette vision.

Pourtant, je ne me sens pas enfermée dans une unique approche moléculaire que certains qualifie de réductionniste. Et je ne suis pas non plus adepte d’un soit-disant dogme de la recherche scientifique. Ancienne psychologue-psychanalyste, le dogme j’ai déjà donné, merci.

Non, je trouve que la recherche scientifique est utile et même indispensable. Pour autant, je ne dénie en rien l’intérêt et la valeur des connaissances issues des usages traditionnels, au contraire.

Cependant, il me semble que la recherche tend à objectiver des résultats observés (là où sont les faits, la croyance occupe moins de place), permet de les rationaliser et de les reproduire. Surtout, elle permet de comprendre les mécanismes d’action des molécules et de vérifier leur toxicité afin de généraliser des traitements.

De ce point de vue, les huiles essentielles détiennent un réel potentiel à notre époque de multi-résistance des bactéries aux médicaments et d’effets secondaires invalidants. Tous les auteurs le disent.

Mais ce qui me rend perplexe, comme je l’ai déjà évoqué dans cet article, c’est le manque d’homogénéité des études disponibles, le peu d’études et d’essais cliniques et, peut-être mon côté idéaliste en prend-il un coup, de me rendre compte que des articles semblent parfois avoir d’autres visées que celles d’élargir les connaissances. Je réalise que la recherche peut être instrumentalisée.

Des études scientifiques peu nombreuses, de faible qualité ou instrumentalisées nuisent à l’image de l’aromathérapie

Cette situation laisse le champ libre à toutes sortes d’allégations, de fausses informations que l’on voit se répéter à l’infini sur internet ou dans des livres. A des tenants des huiles essentielles et de l’aromathérapie ne défendant peut-être que leurs seuls intérêts.

Ce manque de données solides, cette tendance aux allégations mal fondées, ou une forme d’instrumentalisation des données nourrissent toujours plus l’image douteuse voire fallacieuse de l’aromathérapie aux yeux de certains. Comme dans cette étude, receptivity to bullshit predicts the use of essential oils, à laquelle je le reconnais, je n’ai envie d’accorder aucun crédit.

 

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Sources :

Juergens, L.J., Worth, H. & Juergens, U.R. New Perspectives for Mucolytic, Anti-inflammatory and Adjunctive Therapy with 1,8-Cineole in COPD and Asthma: Review on the New Therapeutic Approach. Adv Ther 37, 1737–1753 (2020). https://doi.org/10.1007/s12325-020-01279-0

Worth H, Dethlefsen U. Patients with asthma benefit from concomitant therapy with cineole: a placebo-controlled, double-blind trial. J Asthma. 2012;49(8):849–53

Fischer J, Dethlefsen U. Efficacy of cineole in patients suffering from acute bronchitis: a placebo-controlled double-blind trial. Cough. 2013;9:25.

W. Jager, B. Našel, C. Našel, et al., Pharmacokinetic studies of the fragrance compound 1,8-cineol in humans during
inhalation. Chemical Senses, 21(4), 477–480 (1996)

Derick M. Galan, Ngozi E. Ezeudu, Jasmine Garcia, Chalice A. Geronimo, Nicholas M. Berry & Benjamin J. Malcolm (2020): Eucalyptol (1,8-cineole): an underutilized ally in respiratory disorders?, Journal of Essential Oil Research, DOI: 10.1080/10412905.2020.1716867

3 Comments

  1. […] (eucalyptol) présent notamment dans les huiles essentielles d’eucalyptus, aurait plutôt des effets bénéfiques sur l’asthme et la BPCO. Selon R. Tisserand, il n’y aurait que de rares cas de déclenchement de crise d’asthme […]

  2. Bonjour,
    Merci pour votre article intéressant. Moi aussi, comme naturopathe, j’aimerais avoir accès à des études sérieuses, non biaisées, sans conflits d’intérêts, etc… Mais comment faire pour les trouver ? Avez-vous une méthodologie pour exclure la majeure partie des études douteuses ? Merci beaucoup pour votre retour

    • Bonjour,
      Merci pour votre commentaire.
      Pour répondre à votre première question PubMed ou Google Scholar, sont des sources inépuisables d’articles scientifiques. Pour ce qui est de sélectionner les meilleurs, les critères dépendent du type d’étude (revue systématique, essai clinique etc..)
      Mes premières sources d’infos sur ce sujet étaient anglophones, mais la Haute Autorité de Santé propose des grilles d’analyse de la littérature scientifique. Selon mon expérience, rares sont les articles à respecter ces critères, pourtant partagés au niveau international. Ce qui ne veut pas dire que les études sont mauvaises pour autant. Une certaine souplesse dans leur application est parfois bienvenue car celles qui ne les respectent pas de façon stricte ne sont pas forcément à rejeter.
      Bonnes recherches !

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