La classification chimique des huiles essentielles : fausse et inutile ?

Temps de lecture : 6 minutes

Des praticiens et chercheurs considèrent que la classification chimique des huiles essentielles est fausse et inutile sur le plan pédagogique. Depuis trente ans, c’est-à-dire depuis la parution de l’Aromathérapie exactement, cette façon de répertorier les huiles essentielles influence notre manière de les utiliser, de définir leurs propriétés et leur toxicité. Cet article vous dit pourquoi cette conception de la chimie des huiles essentielles n’est plus d’actualité.

 

Sur quoi repose la classification chimique des huiles essentielles ?

Les auteurs de l’Aromathérapie exactement, Pierre Franchomme et Daniel Pénoël ont élaboré une approche qui, à partir d’un élément de la structure chimique des molécules aromatiques, devait permettre de prédire les propriétés biologiques et la toxicité des huiles essentielles.

Les groupes fonctionnels

Cet élément c’est un groupe fonctionnel : une petite partie d’une molécule faite d’un ou plusieurs atomes qui lui donnent des propriétés particulières. Dans les huiles essentielles ces groupes sont souvent constitués d’atomes d’oxygène.

Les groupes fonctionnels vont s’accrocher de différentes manières aux atomes de carbone et d’hydrogène qui constituent le squelette des molécules aromatiques. Ils vont alors former de nouvelles molécules avec de nouvelles propriétés. Ces molécules sont classées par familles en fonction des groupes fonctionnels qu’elles comportent. On a ainsi les alcools, les cétones, les esters, les aldéhydes, les éthers etc.

La relation structure/activité

La relation structure/activité est un autre concept que les aromathérapeutes ont emprunté à la chimie. Elle étudie le lien entre la structure chimique, la structure en trois dimensions d’une molécule et ses activités biologiques. Pour Daniel Pénoël et Pierre Franchomme, son intérêt est :

« [qu’]elle aboutit ainsi à proposer des bases cohérentes permettant d’expliquer, de confirmer, et même de prévoir, l’activité pharmacologique d’une substance naturelle dans l’organisme en fonction de sa structure. A une structure active donnée correspond un type de récepteur biologique spécifique ; de la stéréofixation sélective découleront des effets généraux, et particuliers. C’est l’image de la clé et de la serrure. »

Pierre Franchomme et Jean Mars, grâce à un dispositif technique conçu par ce dernier, ont exploré la polarité et la résistance électrique de 70 huiles essentielles, 8 hydrolats et 7 témoins, dispersés sous forme d’aérosols.

A partir de cette expérience répétée « un grand nombre de fois », les auteurs ont élaboré une classification chimique des huiles essentielles par familles biochimiques, en fonction des groupes fonctionnels. Ils leur ont attribué des propriétés selon leur comportement électrique et hydrique. Cette classification a pris la forme du référentiel électrique que de nombreux praticiens en aromathérapie, français ou étrangers, connaissent car il a été repris dans plusieurs pays, même si le livre n’a jamais été traduit.

Pourquoi la classification des huiles essentielles est-elle fausse ?

 

référentiel électrique d'après Franchomme et Pénoël
Référentiel électrique d’après Franchomme et Pénoël

Or, cette conception de la chimie des huiles essentielles et le référentiel électrique qui en découle sont désormais considérés comme trop simplistes et trop figés. Surtout, ils sont démentis par la pratique et invalidés par la recherche.

C’est ce que montre, par de nombreux exemples, Marc Ivo Böhning dans son article La chimie des huiles essentielles dépoussiérée, paru en 2011 dans la revue Phytothérapie. Mais il n’est pas le seul, car d’autres auteurs pensent de même, et depuis longtemps.

Ainsi de Robert Tisserand. Son nom sonne très français, pourtant il est né en Grande-Bretagne et vit en Californie. En l’état actuel de mes connaissances, il est l’un des auteurs le plus en pointe de la recherche sur les huiles essentielles.

Pourquoi ? Parce qu’il vient de publier un article dans l’International Journal of Holistic Aromatherapy qui s’intitule Démystifier la théorie des groupes fonctionnels : une approche non corroborée par les données actuelles et un outil pédagogique inutile.

Si je trouvais que Marc I. Böhning secouait le cocotier, Robert Tisserand et ses collègues déboulonnent carrément la statue ! Bien que l’article soit récent et semble donc ultérieur aux idées énoncées par le praticien suisse, Robert Tisserand dit, dans une table ronde de l’Alliance of International Aromatherapist (AIA)  sur le sujet, que dès 1990 cette « théorie » lui avait semblé erronée.

La démarche de Robert Tisserand et al.

D’abord, je n’ai pas trouvé le terme « théorie » dans l’ouvrage de Pierre Franchomme et Daniel Pénoël pour nommer leur conception. Ils parlent d’étude ou d’approche.

Le but de Robert Tisserand, Marco Valussi, Andrea Cont, et E. Joy Bowles était de vérifier la validité de cette conception à la lumière des nouvelles connaissances sur la chimie des huiles essentielles et son utilité sur le plan pédagogique.

Ils ont étudié 154 publications scientifiques et analysé les données de 19 monoterpénols. Ces composés aromatiques sont très représentés dans les huiles essentielles et largement étudiés. Ils ont comparé leurs données avec ce qu’énonce l’approche des groupes fonctionnels des deux auteurs français.

Leurs constats

Pour R. Tisserand et son équipe, la « théorie des groupes fonctionnels » est une « pseudo science ».  Ils considèrent qu’elle est facile à invalider puisque, pour eux, elle ne s’appuie sur rien de solide scientifiquement. Ils relèvent ainsi que la théorie bioélectronique de Louis-Claude Vincent, sur laquelle repose cette approche, n’a jamais été reconnue par la communauté scientifique. Plus encore, elle a été invalidée en 1995.

Les auteurs de l’article commencent par définir ce que sont les groupes fonctionnels. Ils décrivent la relation structure/activité et expliquent quels sont leurs rapports.

Ils soulignent d’ailleurs que les groupes fonctionnels ne sont qu’un aspect de la relation structure/activité. Celle-ci peut se décliner en 9 sous-catégories. En outre, ils citent Petra Ratajc qui estime que la démarche de P. Franchomme et D.Pénoël :

« (…) généralise les propriétés physicochimiques des molécules à leurs effets biologiques. Et [que] bien que cette approche soit utilisée dans l’enseignement et la pratique de l’aromathérapie holistique, elle est – ironiquement – totalement réductionniste. (…) Parce qu’elle extrapole des propriétés d’un bas niveau d’organisation (propriétés physicochimiques) pour expliquer des phénomènes de niveau plus élevé (effets biologiques). C’est exactement la définition du réductionnisme en sciences naturelles (…). »

Quelques exemples

R. Tisserand et ses collègues font le point sur ce que l’on sait de cette relation structure/activité et de ses limites. De plus, ils montrent que même des approches et des outils plus perfectionnés tels que la Relation Quantitative Structure/Activité et le coefficient de Tanimoto, ne parviennent pas à prédire avec fiabilité l’activité biologique des huiles essentielles.

Cependant, ils ne remettent pas en question l’existence réelle d’une telle relation dans certains cas précis. Ainsi on connaît aujourd’hui l’activité anti-oxydante et irritante pour la peau des phénols ;  l’activité allergène cutanée des lactones sesquiterpéniques , et l’activité phototoxique de toutes les furocoumarines.

En revanche, contrairement à ce qu’affirment P. Franchomme. et D. Pénoël, ils n’ont trouvé aucune preuve d’activité antispasmodique des esters.

Les cétones

Ils démontrent que l’alpha-thuyone, le beta-thuyone et le pinocamphone ainsi que le camphre (mais dans une moindre mesure), sont potentiellement neurotoxiques par voie orale. Tandis que d’autres cétones telles la thymoquinone ou la -(-) verbénone sont anti-convulsivantes. Ainsi l’affirmation selon laquelle « toutes les cétones sont neurotoxiques » est peu pertinente.

Les monoterpénols

Surtout, leurs recherches contredisent clairement l’affirmation selon laquelle « tous les monoterpénols sont toniques et stimulants » du système nerveux central. En réalité, ces composés s’avèrent sédatifs. On ne devrait donc pas les trouver dans la partie inférieure du référentiel électrique, mais dans la partie supérieure.

Ils soulignent encore ce que, selon eux, les auteurs de l’Aromathérapie exactement ne disent pas, à savoir que « les carcinogènes les plus notables retrouvés dans les huiles essentielles sont tous des éthers ».

Enfin, R. Tisserand et son équipe détaillent les mécanismes d’action et les cibles des monoterpénols selon que ceux-ci sont linéaires (linalol, géraniol), monocycliques (menthol, terpineol-4) ou bicycliques (myrténol, bornéol, verbénol).

Linalol

Conclusions

Marc I. Böhning avait relevé que la conception actuelle conduit à des prescriptions fausses, à des indications de toxicité erronées. Elle nous « prive de beaucoup d’huiles essentielles efficaces et sûres (…) » et complique inutilement la pratique de l’aromathérapie familiale. De plus, les normes sont édictées sur la base d’analyses faussées.

R. Tisserand et ses collègues concluent donc que la classification chimique des huiles essentielles est fausse et inutile sur le plan pédagogique. En effet, elle n’est pas étayée par la recherche ; elle ne fait pas ce qu’elle se propose de faire, c’est à dire expliquer et prédire leurs propriétés  pharmacologiques. Enfin elle est trop simpliste et truffée d’exceptions.

La recherche est en cours et nous comprendrons de mieux en mieux la chimie des huiles essentielles. En attendant, le premier comme les seconds  nous invitent à apprendre les propriétés des huiles essentielles et de leurs composants individuels, et à comprendre leurs mécanismes d’action. Sans oublier, et là tous les auteurs se rejoignent, la prise en compte des données issues de la pratique clinique.

Et après ?

A noter qu’en France, Michel Faucon, citant d’ailleurs largement Marc I. Böhning dans son Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, émet également des réserves à l’égard de l’approche des groupes fonctionnels.

Pour finir, cette remise en question pourrait apporter de l’eau au moulin d’auteurs comme Christian Escriva. Très tôt dans son parcours, il a abandonné la démarche analytique. Il a préféré développer une « approche sensible », inspirée de la démarche de Goethe. A ses yeux, elle est plus apte à nous faire connaître la plante et l’huile essentielle dans sa globalité. Je vous en parlerai dans un prochain article.

 

Si vous utilisez cet article, merci de citer son auteure et sa source.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 Comments

  1. […] inégalée je crois et sans équivalent en français il me semble – ainsi qu’avec votre article sur la théorie des groupes fonctionnels, il s’agit de recherche systématique sur la littérature scientifique. Est-ce votre […]

  2. […] revue d’études récente (R. Tisserand et al. 2019) établit le degré de neurotoxicité (convulsivant) par voie orale, des cétones réputées […]

  3. […] vous avez lu mon article sur la classification chimique des huiles essentielles (sinon allez-y), vous savez qu’elle est désormais jugée trop simpliste. En outre, elle a […]

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