Dangers potentiels des huiles essentielles : la neurotoxicité

Temps de lecture : 5 minutes

Nous poursuivons notre série sur les dangers potentiels des huiles essentielles avec la neurotoxicité.

Comme souvent, commençons par une définition.

Qu’est-ce que la neurotoxicité ?

Une substance neurotoxique est une substance qui a un effet toxique exclusivement sur le système nerveux. Elle perturbe ou paralyse le fonctionnement des neurones de façon réversible ou permanente. Elle provoque des perturbations telles que des troubles cognitifs, du sommeil ou de l’humeur. Une substance neurotoxique occasionne également des troubles de la coordination motrice, ou musculaires, notamment de la respiration pouvant conduire à la mort.

Les métaux tels que le plomb, le mercure ou l’aluminium, les solvants industriels (toluène) ou certains composés chimiques comme le sarin, sont des substances neurotoxiques. Il existe aussi des substances biologiques (neurotoxines) aux effets neurotoxiques, comme la toxine botulique.

Les dangers potentiels des huiles essentielles

Huiles essentielles et neurotoxicité

Ainsi, certaines huiles essentielles font également partie de ces composés chimiques neurotoxiques.

C’est le cas de l’huile essentielle de chénopode ambrosioides ou chénopode vermifuge (Dysphania ambrosioides), dont la vente est réservée aux pharmacies et qui cause des œdèmes au cerveau et aux méninges. L’huile essentielle de gaulthérie (Gaultheria ssp) est également un neurotoxique. Bien que moins puissant, une surdose peut provoquer une défaillance respiratoire et un arrêt cardiopulmonaire.

Plus exactement, certaines des molécules qui composent les huiles essentielles peuvent être neurotoxiques. D’ailleurs, il apparaît que dans une même huile essentielle, des molécules neurotoxiques peuvent être « neutralisées » par des molécules qui ne le sont pas et qui vont même protéger le cerveau.

Mode d’action des molécules neurotoxiques

Les huiles essentielles sont lipophiles. Or la barrière hémato-encéphalique, qui protège le système nerveux central des substances toxiques et/ou étrangères à l’organisme (xénobiotiques), laisse passer précisément ce type de substances. Ainsi, certains composants des huiles essentielles potentiellement neurotoxiques peuvent franchir cette barrière, exciter les neurones et provoquer des convulsions et des crises d’épilepsie.

Ces composants convulsivants agiraient en diminuant la transmission entre neurones de l’acide gamma aminobutyrique (GABA). Un médiateur chimique dont le rôle est d’inhiber l’excitation prolongée des neurones ou d’activer le développement embryonnaire chez l’humain.

Convulsivants/épileptogènes : le cas des cétones

Les composants des huiles essentielles réputés neurotoxiques font partie de la famille des cétones.

Il arrive fréquemment de lire dans des ouvrages d’aromathérapie que « toutes les cétones sont neurotoxiques ». Or, des études scientifiques sur modèles animaux, mais aussi des essais cliniques, nuancent cette affirmation.

Une revue d’études récente (R. Tisserand et al. 2019) établit le degré de neurotoxicité (convulsivant) par voie orale, des cétones réputées neurotoxiques, chez le rongeur et l’humain, où il apparaît que certaines sont même anti-convulsivantes.

C’est le cas de la verbénone que l’on retrouve notamment dans l’huile essentielle de romarin à verbénone (Rosmarinus off. CT verbenone). En effet, des rongeurs traités avec 150, 200 et 250 mg/kg de verbénone n’ont pas présenté les convulsions induites par l’injection d’un produit convulsivant, le pentylènetétrazole et leur comportement locomoteur n’a pas été affecté (de Melo et al. 2017).

De même, une étude pilote (un essai croisé en double aveugle, contrôlé par placebo et randomisé) sur des enfants de 1 à 14 ans présentant une épilepsie réfractaire aux traitements conventionnels, a montré que la prise de thymoquinone, composant majeur de l’huile essentielle de graines de nigelle ou cumin noir (Nigella sativa), pouvait réduire la fréquence des crises ; quelques patients ont même connu des périodes sans crises. En outre, cette molécule était bien supportée. (Akhondian et al. 2011)

Le pinocamphone de l'huile essentielle d'hysope est neurotoxique
Photo de Lucian Aeris de Pixabay

 

Pour essayer de me faire une idée plus claire de la question, j’ai voulu croiser les données de cette étude avec celles de l’ouvrage Essential oil safety de Tisserand et Young et celles fournies par Michel Faucon dans son Traité d’aromathérapie médicale et scientifique.

Le tableau ci-dessous présente les composants neurotoxiques pour les humains avec leur degré de toxicité, les concentrations dans les huiles essentielles qui en contiennent et les doses maximales orale et cutanée sécuritaires quand elles sont indiquées. La liste des huiles essentielles est non exhaustive.

Les personnes épileptiques et fragiles, ainsi que les femmes enceintes et allaitantes devraient éviter d’utiliser les huiles essentielles citées à titre d’exemple.

Cliquez pour ouvrir le Tableau neurotoxicité

*En 2014 Tisserand et Young plaçaient la plupart des huiles essentielles à camphre en bas de tableau dans l’ordre croissant des doses orales (et cutanées) maximum.  Ce qui indique que les études les présentaient déjà comme toxiques, bien que moins puissants. Dans la revue d’études de 2019 et comme on peut le voir dans le tableau ci-dessus,  le camphre fait bien partie des cétones potentiellement convulsivantes par voie orale, mais toujours moins puissant que l’alpha et la β-thujone et que les pinocamphones.

Les composants dépresseurs du système nerveux

Quand il s’agit de la neurotoxicité des composés des huiles essentielles, on met souvent l’accent sur leur aspect stimulant du système nerveux central, comme nous venons de le voir. Un autre versant de leur activité potentiellement neurotoxique est l’aspect dépresseur du système nerveux.

Il faudrait consacrer un article aux composants aromatiques présentant une activité dépressive du système nerveux central. Je ne les détaillerai pas ici, mais je vais toutefois évoquer brièvement une catégorie de ces composants.

Les composants psychotropes

Une substance psychotrope (psychoactive) agit de façon directe ou indirecte sur le système nerveux central ou périphérique. Elle provoque des modifications du fonctionnement mental, de l’humeur, du comportement.

L’huile essentielle de noix de muscade (Myristica fragrans) par sa teneur en myristicine et élémicine a des effets psychotropes, à haute dose. Selon Tisserand et Young (2014), les quantités utilisées en externe en aromathérapie ne sont cependant pas susceptibles de provoquer ce type d’effet.

La DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) dans ses recommandations sanitaires pour l’emploi des huiles essentielles dans les compléments alimentaires de janvier 2019 présente le trans-anéthole (composant de l’huile essentielle d’anis étoilé ou de fenouil doux) comme composant aromatique psychotrope, provoquant « des troubles du système nerveux, des crises d’angoisse et des distorsions de perception ». De plus, une étude de 1973 évoque également cette activité, mais conclut toutefois que de faibles doses (dans l’alimentation) ne peuvent avoir aucun effet de ce genre. Néanmoins, je n’ai pas trouvé d’autres sources relevant cette activité psychotrope du trans-anéthole.

Neurotoxicité et effet abortif

En outre, dans ses recommandations, la DGCCRF assimile neurotoxicité et effet abortif, considérant que « les molécules abortives sont globalement les mêmes que celles responsables de la neurotoxicité ».

La toxicité des huiles essentielles durant la grossesse est un sujet en soi, que je n’aborderai pas dans cet article. Pourtant, une observation m’est venue au sujet de cet aspect des recommandations.

On lit aussi souvent que non seulement les cétones sont neurotoxiques, mais qu’elles sont également abortives. Or nous l’avons vu, les cétones ne sont pas toutes neurotoxiques. Aussi peut-on se demander si elles sont réellement également toutes abortives.

Ainsi on constate que, selon Essential oil safety,  les cétones considérées comme potentiellement les plus convulsivantes sont effectivement celles qu’il est conseillé d’éviter pendant la grossesse et l’allaitement, à savoir :

  • alpha et beta-Thujone
  • alpha et beta-Pulégone
  • pinocamphone
  • camphre
  • thymoquinone

Donc, il apparaît que les cétones ne sont ni toutes convulsivantes ni toutes abortives. En outre, l’une d’entre elles, classée dans la catégorie anticonvulsivante, est néanmoins toxique pendant la grossesse.

De plus, il apparaît que d’autres molécules, qui ne sont pas des cétones, seraient elles aussi a éviter durant la grossesse. Pourtant, elle ne sont pas citées dans les recommandations de la DGCCRF concernant l’effet abortif.

A tire d’exemple : (E) Anéthole (i.e. H.E. de fenouil doux), B-Elemène (i.e. H.E. de Myrrhe), le méthyl salicylate (Gaulthérie ssp) ou encore le Sabinyl acétate (i.e. Achillée millefeuille).

On peut s’étonner de ce type d’approximation et de généralisation dans un document officiel.

 

 

Sources :

Akhondian, J., Kianifar, H., Raoofziaee, M., Moayedpour, A., Toosi, M. B., & Khajedaluee, M. (2011). The effect of thymoquinone on intractable pediatric seizures (pilot study). Epilepsy Research, 93(1), 39–43.

De Melo, C. G. F., Salgado, P. r. r., da Fonsêca, D. V., Braga, R. M., Filho, M. R. N . (2017). Anticonvulsive activity of (1S)-(-)-verbenone involving RNA expression of BDNF, COX-2 and c-fos. Naunyn-Schmiedeberg’s Archives of Pharmacology, 390(9), 863-869.

Faucon M.,  Traité d’aromathérapie médicale et scientifique, 2ème édition, Sang de la Terre, 2017, p. 116, 142.

Le Bourhis, B. et Soenen, A.-M. (1973). Recherches sur l’action psychotrope de quelques substances aromatiques utilisées en alimentation. Food and Cosmetics Toxicology, 11(1), 1-9.

Tisserand R., Young R., Essential oil safety, 2nd edition, Churchill Livingstone-Elsevier, 2014, pp.131-146

DGCCRF : Recommandations sanitaires pour l’emploi des huiles essentielles dans les compléments alimentaires 

 

 

 

One comment

  1. […] pour cette huile essentielle. Mais elles ne sont pas inédites (voir l’article sur la neurotoxicité et le tableau […]

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