Entretien avec Jennifer Peace Rhind

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Entretien avec Jennifer Peace Rhind
Photo de Robert Taylor

Entretien avec Jennifer Peace Rhind. Click to read the English interview.

Bonjour Jennifer et merci d’avoir accepté cet entretien. Vous êtes l’auteur de plusieurs ouvrages sur les huiles essentielles et l’aromathérapie. Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs français ? Quel est votre parcours ?

Ce qui m’inspire et m’influence – et où cela m’a menée – à la fois personnellement et professionnellement ?

J’ai toujours aimé les jardins, les fleurs, les bois et les forêts, les mers, les côtes, les lochs et les plages et toutes les senteurs du monde naturel. Une de mes toutes premières ambitions était d’être fleuriste ou parfumeur. À l’école j’aimais les lettres classiques – le latin, les mythes et légendes de l’ancien monde. Alors que j’étais attirée par les études classiques, j’ai choisi à la place d’étudier la microbiologie à l’Université de Strathclyde, qui semblait offrir plus d’opportunités de carrière. Après avoir obtenu mon premier diplôme, puis un doctorat (PhD) en mycologie, j’ai travaillé dans la recherche et développement dans le domaine de l’alimentation et des arômes.
Plus tard, j’ai étudié le massage, l’aromathérapie et la parfumerie. Et après avoir travaillé en tant que praticienne de thérapie complémentaire, j’ai co-fondé le première école d’aromathérapie agréée en Écosse. Quelques années après, j’ai été contactée par l’Université Napier d’Edimbourg pour développer l’aromathérapie dans le cursus de Thérapie complémentaire, une autre « première ». J’ai travaillé comme chargée de cours pendant près de 14 ans avant de partir pour me concentrer sur l’écriture et le conseil.

Je suis une végétalienne éthique et j’aime cuisiner et expérimenter en cuisine avec des recettes à base de plantes et explorer la création de saveurs. Cela a été l’inspiration de mon livre « Cooking for the Senses – Vegan Neurogastronomy », co-écrit avec le consultant en développement de recettes, Gregor Law. Cependant, mes centres d’intérêt personnels et professionnels se reflètent peut-être plus clairement dans mon livre « Fragrance and wellbeing ».

Je vis dans le sud de l’Écosse avec mon mari Derek et nos deux terriers Tibétains, auxquels je tiens beaucoup. J’aime l’Écosse, mon pays d’origine, en particulier la magnifique côte ouest. Je ressens une forte connexion avec le paysage, il nourrit mon esprit. Je suis particulièrement intéressée par les traditions de guérison écossaises et celtiques. Nous nous rendons souvent en France, où nous avons de bons amis. Historiquement, il existe des liens de longue date entre nos deux pays – ici, nous appelons cette parenté « l’Auld Alliance » (la Vieille Alliance).

La troisième édition de Essential Oils a été publiée récemment. Il s’agit d’un énorme travail. Qu’est-ce qui vous a motivée ?

Un grand nombre d’études sur les huiles essentielles a été publié depuis la deuxième édition. J’écris pour l’International Journal of Holistic Aromatherapy (édité par Lora Cantele), ce qui me donne l’occasion de m’intéresser régulièrement à la littérature scientifique. La deuxième édition étant devenue obsolète, j’ai contacté mon éditeur qui a accepté que le livre soit mis à jour.

Pourtant, ce qui a émergé est effectivement un nouveau livre, tant le volume d’informations nouvelles était devenu important. Et j’ai été motivée par mon désir de communiquer cela à tous ceux qui travaillent avec les huiles essentielles.

Introduire ces nouvelles informations signifiait que les perspectives énergétiques présentées dans la 2ème édition ne seraient pas incluses, en raison du nombre de mots. J’ai aussi dû supprimer les huiles essentielles qui sont employées dans la parfumerie botanique, mais qui n’ont pas encore d’utilisation définie en aromathérapie. C’est regrettable mais le livre atteignait de telles proportions qu’il devenait trop gros pour être relié ! L’éditeur m’a demandé de supprimer 40 000 mots.

Il contient plus de 2000 références scientifiques. C’est énorme ! Quels types d’études avez-vous sélectionnés ?

C’est toujours difficile de décider quoi laisser et quoi inclure ! J’ai sélectionné des études qui me semblaient les plus pertinentes pour la pratique. Cela comprend un grand nombre d’études encourageantes, mais aussi certaines études qui impliquaient la prudence et celles qui soulevaient davantage de questions sur la façon dont nous utilisons les huiles essentielles, les méthodes d’administration, la concentration, etc. J’ai également inclus des études qui peuvent nous aider à mieux comprendre la biogenèse des huiles volatiles, la qualité des huiles essentielles, et celles qui ont mis en évidence les espèces menacées et les questions de développement durable.

La communauté de l’aromathérapie semble s’accorder pour considérer que les études de bonne qualité sont rares mais que les choses s’améliorent. Quel regard portez-vous sur la recherche en aromathérapie après cette troisième édition de Essential Oils ?
Je n’ai pas rencontré beaucoup de recherches de grande qualité, malheureusement. C’est une discipline si complexe, et souvent la conception des études échoue à rendre compte des facteurs qui peuvent influencer les résultats. Il reste un réel besoin d’études cliniques bien conçues, car toutes les disciplines de la santé se sont développées à partir de preuves empiriques.

L’approche moléculaire, et la recherche analytique qui l’accompagne, bien qu’indispensable peut aussi s’avérer frustrante car elle semble ne pouvoir apporter qu’une connaissance partielle et limitée des huiles essentielles ? Qu’en pensez-vous ?
Oui, je suis d’accord. Quand c’est possible, je m’efforce d’appliquer les résultats de recherche à la pratique, mais cela s’accompagne invariablement d’une mise en garde. Les études sur les molécules individuelles – in vitro et in vivo – ne nous donnerons jamais qu’un aperçu des modes d’action, de l’activité biologique et des effets pharmacologiques des huiles essentielles. Donc quand on spécule sur la façon dont ces résultats pourraient se traduire dans la pratique, nous devons le faire avec prudence. Cependant, il serait faux d’ignorer de telles recherches, et certaines de ces découvertes peuvent nous permettre de faire des prévisions prudentes sur la façon dont les huiles essentielles peuvent se comporter dans le contexte thérapeutique. Avec le temps, à mesure que la base de nos connaissances s’accroît et s’étend, nous pourrons en apprécier davantage la pertinence.

Pensez-vous qu’une étude toujours plus approfondie des composants individuels des huiles essentielles nous en apprenne plus à leur sujet ?
Oui, mais avec des limites. La recherche dans ce domaine est passionnante et peut aider à expliquer les effets observés et aussi prédire le potentiel thérapeutique, elle a donc de la valeur pour nous. Mais nous devons toujours garder à l’esprit que ces composants n’existent pas isolément les uns des autres et leur contribution aux caractéristiques et au potentiel thérapeutique d’une huile essentielle sera inévitablement modifiée ou influencée par les autres composants – même mineurs.

Dans la précédente édition de Essential Oils, vous citiez les travaux d’auteurs qui ont travaillé sur l’approche psychosensitive des huiles essentielles tels que Philippe Mailhebiau et Marcel Lavabre, connaissez-vous l’approche sensorielle de Christian Escriva ?
Je suis très familière de Goethe et sa philosophie semble resurgir fréquemment – il est extrêmement influent. Non je n’ai pas étudié l’approche de Christian Escriva – mais je le ferai certainement ! Vous faites référence à « l’olfaction longue » – et oui je suis d’accord pour dire que le fait de s’intéresser à l’arôme d’une huile essentielle peut conduire à une expérience profondément personnelle et même une relation avec cette huile. Je suis depuis longtemps d’avis que le sens olfactif est crucial pour comprendre les huiles essentielles – pas seulement leurs effets sur la psyché. Il peut aussi nous donner une idée de leur potentiel physiologique. J’ai préconisé cette approche pour une meilleure appréciation des parfums et des huiles essentielles dans mes précédents livres « Fragrance and wellbeing » et « Listening to Scent ».


Je recommande aussi l’approche préconisée par les herboristes de tradition celtique Keith Robertson et Danny O’Rawe, qui suggère que la connaissance d’une plante provient d’une expérience directe avec elle et d’une immersion dans le monde naturel. Ils utilisent l’organoleptique, la contemplation et le travail avec les plantes pour acquérir une compréhension pratique et clinique. On peut y voir clairement l’influence de Goethe, ainsi que le concept ultérieur de phénoménologie, qu’ils ont appelé “Goethean Contemplative Science ». Robertson et O’Rawe appliquent cette approche dans le contexte de la philosophie de la médecine celtique, mais il est très clair qu’elle convient également à l’étude de l’aromathérapie. Il serait intéressant de comparer cela avec l’approche sensorielle de Christian Escriva.

Goethe a écrit

« Faites confiance à vos sens : ils ne vous tromperont pas…. Si votre intelligence reste en éveil. »

Robertson K et O’Rawe D. (2018). Celtic Herbal Medicine – a primer. Arran : The Scottish School of Herbal Medicine Ltd, cité par Jennifer Peace Rhind.

Essential oils est une source très complète de connaissances sur les huiles essentielles et pour beaucoup il est un ouvrage de référence pour les professionnels. Pourtant de l’avis de certains, il est d’une utilisation difficile car la table des matières et l’index ne sont pas assez détaillés. Que pouvez-vous leur dire et que suggérez-vous pour une utilisation plus aisée ?
Merci de me poser cette question et de me donner l’opportunité d’exprimer mes pensées et mes sentiments.

En réalité, j’ai été profondément attristée par ces commentaires – qui sont totalement justifiés – et bien sûr ces problèmes ont nui non seulement à la publication mais à mon sentiment de satisfaction. Ce livre a nécessité plus de deux ans de travail acharné – et de longue haleine – et je suis déçue.

Je savais que la table des matières avait été réduite par l’éditeur du fait de la longueur du livre. L’index a été préparé par un professionnel de l’indexation engagé par l’éditeur mais à mes frais. Dans mes livres précédents, l’indexation était correcte et je n’avais pas de raison de croire que ce serait différent. Mon précédent éditeur Jessica Kingsley, qui a fondé Singing Dragon – disait que l’index est le « squelette » du livre et en tant que tel il est important.

Je suis vraiment désolée et je m’excuse auprès des lecteurs. C’était indépendant de ma volonté – même si cela n’est pas une excuse. Néanmoins, si vous voulez utiliser le livre en tant que référence clinique, l’appendice peut être utilisé conjointement avec l’index.

L’appendice C liste les actions biologiques et thérapeutiques des composants individuels, et l’appendice D liste une gamme d’effets biologiques, psychologiques et physiologiques ainsi que les huiles essentielles qui ont démontré qu’elles pouvaient agir de la sorte. L’appendice E contient le résumé des formulations et des exemples de formules qui peuvent être utilisées comme point de départ pour des mélanges – et on peut le lire en lien avec le chapitre 8.

J’avais demandé à ce que l’on produise des tableaux croisés, mais l’éditeur a refusé en raison de l’ampleur des informations contenues dans le livre. Les tableaux auraient été énormes et probablement difficiles à utiliser.

Il convient également de mentionner que lorsque j’écris, même un texte de référence comme celui-ci, j’aborde toujours l’ensemble du projet comme un seul récit, une « histoire », un voyage de découverte – où chaque chapitre et chaque profil s’appuie sur ce qui a précédé. Donc, si vous avez le temps, commencez par le début, et parcourez la première partie, et une fois que vous vous serez familiarisé avec le contenu, le livre devrait devenir plus facile à utiliser.

Je serais heureuse de recevoir les commentaires de vos lecteurs.

Merci beaucoup pour cet entretien, Jennifer !

Jennifer Peace Rhind, Essential Oils, a comprehensive handbook for aromatic therapy, 2019, 3rd Ed., Singing Dragon.

Image par misterfarmer de Pixabay

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