Les huiles essentielles de Madagascar

Temps de lecture : 6 minutes

 

L’île de Madagascar fait l’actualité en ces temps de pandémie, les autorités ayant mis à l’étude une préparation à base d’huiles essentielles. Le journal L’Express de Madagascar  en a donné la composition. Il s’agit de « ravintsara, rambiazina, kininim-potsy, saro et niaouli ». (Les correspondances en français arrivent plus loin.)

C’est  l’occasion de rappeler que les huiles essentielles de Madagascar sont couramment utilisées en aromathérapie. On en compte une trentaine issue de plantes bien connues de la médecine traditionnelle malgache.

En période de sortie (progressive) du confinement, et à défaut de partir à plus de 100 km de votre domicile, je vous propose un voyage immobile à Madagascar, en forme de tour d’horizon de quelques huiles essentielles de la Grande Ile et de leurs propriétés thérapeutiques. Avec également des extraits de ma conversation avec Michel Sommerard, fondateur de Florame, cultivateur et producteur d’huiles essentielles à Madagascar.

Une biodiversité remarquable

L’ile de Madagascar est située dans l’Océan Indien, au Sud-Est de l’Afrique.

L’Ile rouge, comme on l’appelle aussi, abrite une flore et une faune d’une grande diversité, avec un taux élevé d’endémicité. En effet, selon les botanistes, douze mille espèces végétales ne poussent qu’à Madagascar. Dans le même temps, les plantes introduites sont aussi intéressantes selon Simon Lemesle, producteur d’huiles essentielles, car « elles se différencient d’autres provenances par des propriétés originales, spécifiques : l’exemple le plus connu concerne le camphrier (Cinnamomum camphor L) qui se distingue remarquablement de son origine asiatique avec la distillation de l’huile essentielle de ravintsara. »

Quelles sont les huiles essentielles qui composent la préparation actuellement à l’étude à Madagascar ?

Si vous utilisez ou connaissez un peu les huiles essentielles, celles de ravintsara (Cinnamomum camphora (L) Presl.), de saro (Cinnamosma fragrans Baillon) et de niaouli (Melaleuca quinquinervia) vous disent probablement quelque chose.

Et si je vous dis que le kininim-potsy est le nom vernaculaire de l’eucalyptus globuleux (Eucalyptus globulus) de Madagascar et rambiazina vavy celui de l’hélichryse femelle (Helichrysum gymnocephalum (D.C.) Humbert). Alors vous constatez qu’aucune ne vous est vraiment inconnue. A vrai dire, cette dernière est probablement un peu moins connue que l’hélichryse italienne (Helichrysum italicum) et s’en distingue par des propriétés très différentes. Nous allons le voir.

Activités biologiques, propriétés thérapeutiques et spécificités de ces huiles essentielles malgaches

La composition d’une huile essentielle varie en fonction de nombreux facteurs liés à l’environnement dans lequel a poussé la plante dont on l’extrait. Parmi ces variables on compte le climat, la nature du sol, l’altitude, l’hygrométrie. S’y ajoutent le stade de développement, la partie de la plante, la période de l’année et le moment de la journée de la cueillette/récolte.

Tenant compte de tout cela, on imagine qu’une huile essentielle de ravintsara, d’eucalyptus ou de niaouli de Madagascar sera différente d’une autre, issue des mêmes plantes venant de Chine, d’Australie ou d’Inde.

Par sa composition et selon son chémotype, le Cinnamomum camphora L. Presl., qu’on appelle aussi faux camphrier de Madagascar, se distingue du Camphrier du Japon autrement nommé Hon-Sho  (Cinnamomum camphora  L. ssp japonicum) dont il est originaire.

Aussi, j’ai voulu savoir si des recherches étaient disponibles sur les activités biologiques et les propriétés thérapeutiques de ces huiles essentielles propres à Madagascar.

Que dit la recherche sur ces huiles essentielles de Madagascar ?

Les propriétés anti-virale, anti-bactérienne et immunostimulante du ravintsara sont largement rapportées. De même, l’activité du 1,8 cinéole, oxyde terpénique, composant majeur de la plupart des huiles essentielles présentes dans la préparation malgache est abondamment documentée.

Pourtant, ma collecte de données n’a pas été très fructueuse : je n’ai trouvé que deux d’études s’intéressant spécifiquement aux huiles essentielles malgaches. Et elles ne sont pas récentes.

Elles analysent toutes deux la composition chimique d’une dizaine d’huiles essentielles de Madagascar. L’une examine en outre les énantiomères (Möllenbeck et al. 1997), et l’autre l’activité antimicrobienne sur Escherichia coli (De Medici et al. 1992).

Comme souvent et bien que les données soient maigres,  j’ai voulu établir des comparaisons pour avoir une vue d’ensemble. Or cette comparaison sera de toute façon limitée. Ce qui illustre encore les observations de l’article sur la recherche sur les huiles essentielles.

En effet, si les deux équipes de chercheurs analysent des échantillons de ravintsara, les espèces diffèrent. Cinnamomum camphora (L.) Presl pour l’une et, Cinnamomum camphora Nees et Eberm. pour l’autre. Tout de même, cela permet d’avoir des données sur quatre des cinq huiles essentielles examinées par les autorités malgaches.

Je me suis également appuyée sur le traité de Michel Faucon et sur les indications données par S. Lemesle dans son fascicule Huiles essentielles et eaux florales de Madagascar.

Nom français/latinNom malgacheComposition principale (fourchette selon sources et échantillons )Propriétés thérapeutiques
Ravintsara ou faux camphrier de Madagascar (Cinnamomum camphora) à cinéole
Raokandro (à vérifier)1,8 cinéole : entre 56,7 et 65 %
sabinène : 6 à 11,9%
alpha-pinène : 2,8 à 4 %
alpha-terpinéol : 1 à 9 %

Anti-viral, anti-microbien.
Stimulant immunitaire.
Expectorant
Eucalyptus globuleux Labill. (Eucalyptus globulus)Kininim potsy1,8 cinéole : 40,4 à 65/80 %
alpha-pinène : 37,2 %
Anti-viral, anti-bactérien.
Voies respiratoires inférieures. Expectorant, mucolytique*
Saro (Cinnamosma fragrans) Baill.Fanalamangigy, Montrobeatina. Eviter "mandavasarotra" car nom générique utilisé pour de nombreuses plantes à Madagascar)Pas de données dans les études citées.
1,8 cinéole : 37-99,6 %
alpha-pinène : 4-7 %
beta-pinène : 5-8 %
alpha-terpinéol : 2-5 %
Anti-viral, anti-bactérien. Stimulant immunitaire.
Niaouli (Melaleuca quinquinervia)Kinin drano1,8 cinéole : 67-70 %
alpha-pinène : 5,8-15 %
beta-pinène : 2,3-3 %
alpha-terpinéol : 8,4-9 %
viridiflorol : 2%
Anti-bactérien, anti-viral.
Système respiratoire, urinaire et génital.
Soins de la peau. Radio-protecteur (radiothérapie).
Décongestionnant respiratoire.
Hélichryse femelle (Helichrysum gymnocephalum (DC.) Humbert)Rambiazana vavy1,8 cinéole : 14 à 70 %
alpha-pinène : 2,5 à 4 %
beta-pinène : 2,7 à 6,4 %
beta-caryophyllène : 3,3 à 9,9 %
Anti-bactérien, anti-viral.
Faiblesse immunitaire et respiratoire.
Convient aux enfants, personnes asthmatiques et allergiques.

*ne convient pas aux enfants, personnes asthmatiques et allergiques. Les informations ci-dessus ne constituent pas des prescriptions médicales. Merci de vous reporter à l’avertissement de la page d’accueil.

On observe clairement une cohérence sur le plan de l’action anti-virale, anti-bactérienne et respiratoire. Ainsi que la notion de synergie entre les différentes huiles et entre les composants d’une même huile. Ce qui les rend complémentaires et potentialise leurs effets.

Une conversation avec Michel Sommerard

Justement, pour aller plus loin, j’ai eu l’idée de demander à Michel Sommerard ce qu’il pensait de cette idée de propriétés particulières des huiles essentielles malgaches. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux huiles essentielles, il y a une dizaine d’années, son fascicule a fait partie de mes premiers « ouvrages »d’aromathérapie. Je dois dire que je l’ai égaré et j’ai même oublié le titre depuis. Mais à ma décharge, son auteur y a fait allusion –  non sans humour – en évoquant une nécessaire « indulgence pour le passé ».  Je lui suis reconnaissante du temps qu’il m’a accordé au téléphone pour évoquer cette question et ses expériences.

Quelques mots sur la tisane covid-organic et la « mixture » à base d’huiles essentielles à l’étude

Mon échange avec Michel Sommerard commence par une brève incursion dans l’actualité. Il n’est pas informé de la composition exacte de l’infusion (« taniba » en malgache) baptisée Covid-organic. Selon lui, « même les chercheurs de l’IMRA (Institut Malgache de Recherches Appliquées) ne parlent pas ou peut-être ne savent pas ». Lui dit faire des déductions à partir des interdictions d’exportation actuellement en vigueur pour l’armoise annuelle (Artemisia annua) et la stevia (Stevia rebaudiana).

Je lui indique la liste des huiles essentielles citées par L’Express de Madagascar. Michel Sommerard ne se prononce pas sur l’efficacité de cette « mixture » d’huiles essentielles sur la covid-19 – ce que je ne lui demandais d’ailleurs pas. Néanmoins, elle lui a parue « une très bonne mixture ». Il ajoute :  » Le saro (Cinnamosma fragrans Baillon) fait doublon avec les autres. Le tea tree (Melaleuca alternifolia) serait plus pertinent en tant que bactéricide, et remplacerait un antibiotique. »

« Il n’y a pas de propriétés particulières
aux huiles essentielles de Madagascar »

Je lui demande ensuite si les huiles essentielles de Madagascar auraient des propriétés particulières par rapport à des huiles essentielles de plantes d’autres origines. Pour lui la question ne semble pas se poser. Il considère qu’il n’y a pas réellement de propriétés particulières aux huiles essentielles de plantes de malgaches.

Toutefois, il ne manque pas d’exemples, tirés de son expérience, illustrant l’influence de l’environnement ou du moment de la cueillette sur la composition des huiles essentielles. Il raconte ainsi comment le taux de germination de graines de Cinnamomum camphora à cinéole (ravintsara) – qui pousse également à Taïwan –  est de 90 % à 1200 m d’altitude et de 20 à 30 % plus bas. En revanche, la croissance en altitude sera médiocre, tandis qu’elle donnera des arbres vigoureux plus près du niveau de la mer. Pour le chémotype à camphre, il a remarqué que le pourcentage de ce composant diffère également selon l’altitude.

Autre exemple : l’huile essentielle de sarriette (Satureja montana) de Croatie se révèle plus riche en carvacrol quand elle est cueillie « avant la fleur » et plus riche en paracymène lorsqu’elle est cueillie après. Pour lui cela ne modifie pourtant pas notablement les propriétés de l’huile essentielle.

« Le plus important : considérer la plante entière
et non les molécules isolées »

Michel Sommerard souligne un aspect plus important à ses yeux : considérer la plante entière et non les molécules isolées. Il insiste ainsi sur l’action en synergie des composants des huiles essentielles, régulièrement rapportée dans la recherche. Il évoque alors ses propres recherches à l’hôpital Necker entre 1998 et 2000, sur l’action des huiles essentielles sur le stress des cellules endothéliales, responsable du vieillissement cutané. Un mélange d’huiles essentielles de niaouli, géranium rosat (Pelargonium graveolens Bourbon) et camomille matricaire (Matricaria retucita) a une action inhibitrice sur ce stress. Les huiles essentielles complètes l’inhibent sans impact sur les cellules non stressées. Mais il observé que des molécules isolées agissent négativement sur ces cellules. Effet qui n’existait pas avec l’huile essentielle complète. Ces résultats suggérant à ses yeux un intérêt pour retarder le vieillissement cutané.

Je remercie vivement Michel pour son accueil chaleureux, sa disponibilité, et la passion et l’enthousiasme qu’il a communiqués pendant notre échange et que j’espère avoir pu restituer un tant soit peu.

 

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Sources :

De Medici D. Pieretti S. Salvotore G. Nicoletti M. Rasoanaivo P. Chemical Analysis of Essential Oils of Malagasy Medicinal Plants by Gas Chromatography and NMR Spectroscopy, Flavour and Fragrance journal, 7, (275-281) (1992).

Möllenbeck S. König T. Schreier P. Schwab W. Rajaonarivony J. Ramarivelo L. Chemical composition and analyses of enantiomers of essential oils from Madagascar, Flavour and Fragrance Journal, 12, (63-69) (1997).

Lemesle S. Huiles essentielles et eaux florales de Madagascar, 4 ème édition 2017

Faucon M. Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, sang de la terre, 2ème édition, 2017

Photo : https://wikitravel.org/wiki/shared/index.php?curid=82520

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