Huiles essentielles et écologie

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Nous sommes toujours plus nombreux à nous soucier de consommer des produits sains, naturels et écologiques. Que ce soit pour se soigner, prendre soin de son corps ou entretenir sa maison. Le « marché » sait tirer profit (c’est le cas de le dire) de cette attente légitime. Regardez autour de vous. Les huiles essentielles semblent capables de répondre à cette attente dans tous ces domaines. Elles sont en train de devenir un produit de grande consommation. Quitte à fabriquer des besoins et du manque, à en remplacer un par un autre. C’est ce à quoi me font penser ces « cigarettes » pour « fumer » des huiles essentielles. Pourtant, sommes-nous toujours conscients de l’impact de notre utilisation des huiles essentielles sur l’environnement ? Huiles essentielles et écologie sont-elles compatibles ? Je partage avec vous mes réflexions et mes recherches sur le sujet.

Les huiles essentielles : un marché en expansion

En 2017, le marché des huiles essentielles représentait 7,9 milliards de dollars. Selon les projections il passerait à 16,2 milliards de dollars en 2025. Toutefois, ces chiffres ne tiennent pas compte des effets de la pandémie de Covid-19.

Le commerce des huiles essentielles représente donc des sommes colossales. Cependant, on ne parle pas uniquement d’aromathérapie ici. Ces données incluent aussi les huiles essentielles utilisées pour les arômes et les parfums.

Qui dit marché, dit demande pour l’alimenter

En effet, on peut se demander alors : quelles quantités d’huiles essentielles sont nécessaires pour alimenter un marché de 16,2 milliards de dollars ? Reprenons les chiffres des analystes.

En 2018, la demande en huiles essentielles était d’environ 226,9 kilotonnes. En 2025, elle atteindrait 404,2 kilotonnes. Il n’est peut-être pas évident de se représenter de tels volumes. Voyons un peu :

  • 1 tonne correspond à 1000 kg
  • 1000 tonnes (= 1 kilotonne) correspondent donc à 1 000 000 kg
  • Il faudrait donc produire plus de 400 000 000 kg d’huiles essentielles d’ici 2025.

Quelle quantité de matière végétale fait-il distiller pour produire de tels volumes d’huiles essentielles ?

Vous le savez, la même quantité de matière végétale ne produit pas la même quantité d’huile essentielle selon les plantes. Le rendement varie d’une plante à l’autre. Voici quelques exemples approximatifs :

  • 100 kg d’épis en fleurs de lavande vraie (Lavandula angustifolia ssp angustifolia) donnent 500 à 600 grammes d’huile essentielle.
  • 100 kg de boutons floraux secs de giroflier (Eugenia caryophyllata) produisent entre 14 et 20 kg d’huile essentielle.
  • 100 kg de pétales de rose de Bulgarie (Rosa damascena) permettent d’obtenir 16 g d’huile essentielle1.

Supposons maintenant que 100 kg de matière végétale donne 1 kg d’huile essentielle, ce qui représenterait un rendement en poids de 1%. Il faudrait alors 100 000 kg de plantes pour obtenir une tonne d’huile essentielle et…100 000 000 kg de plantes pour avoir 1 kilotonne d’huile essentielle. Les volumes sont astronomiques n’est-ce pas ?

N’y a t-il pas encore une ou deux questions qui vous viennent à l’esprit ? Comme : un tel niveau de production peut-il être sans conséquences sur l’environnement ? Ou encore, la production d’huiles essentielles à cette échelle peut-elle se faire de façon durable et responsable ?

Les conséquences de la production d’huiles essentielles sur l’environnement

Pour obtenir des huiles essentielles, on distille des plantes cultivées ou des plantes sauvages. Toutes deux ont des avantages, mais aucune n’est sans conséquence, à court ou long terme, sur l’environnement.

Réduction de la biodiversité

Le fait de cultiver un seul type de plante sur de grandes superficies peut conduire à une réduction de la biodiversité. Les cultures de type clonal, produites par sélection puis bouturage d’un plant, ont cet inconvénient. Tous les plants de ces cultures sont génétiquement identiques au plant initial. On imagine que cela peut conduire à une moindre résistance aux maladies et aux agressions par exemple. En outre, cela affecte sensiblement la qualité et les donc les propriétés des huiles essentielles. C’est ce qu’explique bien Christian Escriva dans cet entretien (à partir de 26:21). A cet égard, les cultures de population sont de loin préférables. Elles sont constituées à partir de graines de plantes sauvages. Chaque plant est alors génétiquement différent de l’autre.

Pollution et appauvrissement des sols

En outre, la culture conventionnelle est souvent associée à l’utilisation d’intrants divers qui contribuent à la pollution et à l’appauvrissement des sols. Il existe d’autres modes de cultures – biologique, biodynamique, sur sol vivant etc. – qui préservent la vie des sols.

Huiles essentielles et eaux usées

On peut supposer que de par leurs compositions chimiques, les huiles essentielles soient capables d’affecter les milieux aquatiques. Je n’ai pas trouvé de données sur la proportion dans laquelle elles se retrouvent dans les eaux usées. De plus, les fiches de conseils et de précautions d’utilisation qui accompagnent parfois les flacons ne présentent pas toujours (jamais ?) de recommandations concernant le recyclage de ceux-ci ou les conséquences sur les organismes aquatiques.

Espèces menacées

La demande toujours croissante exerce une pression très forte sur certaines espèces de plantes médicinales et aromatiques sauvages, qui tendent à disparaître. La CITES(Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) a inscrit 800 d’entre elles à son Annexe II. Celle-ci réglemente le volume et la nature de leur commerce. C’est le cas par exemple du bois de rose (Aniba roseadora), qui est toujours sur la liste rouge des espèces en danger de l’Union International pour la Conservation de la Nature, ou de la résine d’encens (Boswellia spp).

A cela, il faut ajouter des habitats naturels détruits, les effets du changement climatique ou de mauvaises pratiques de cueillette.

Les chiffres que j’ai cités plus haut sont issus d’un rapport qui va être remis à jour pour tenir compte de l’impact de la Covid-19 sur le marché mondial des huiles essentielles. Or, le réseau TRAFFIC, qui surveille le commerce de la faune et de la flore sauvage, a publié un rapport en juin 2020 sur l’utilisation des plantes médicinales traditionnelles pour le traitement de la Covid-19.

En Chine, les formulations officielles de la médecine traditionnelle chinoise (MTC) utilisées dans la réponse à COVID-19 utilisent plus de 125 espèces de plantes, dont une sélection est récoltée à l’état sauvage en Chine et ailleurs.
Elles comprennent la racine de réglisse Glycyrrhiza spp, une espèce protégée dans certaines parties de son aire de répartition en Chine, et plusieurs espèces dont le commerce international est réglementé par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), telles que la racine de ginseng Panax spp, le bois d’agar chinois Aquilaria sinensis et la fougère dorée Cibotium barometz.

Rapport TRAFFIC sonne l’alarme sur la conservation des plantes sauvages pour traiter la Covid-19

Le rapport identifie des actions prioritaires et des recommandations aux consommateurs, aux entreprises, aux gouvernements, ainsi qu’aux acteurs de la conservation et du monde universitaire.

La distillation et l’accumulation des déchets post-distillation

Le soin pris à la distillation et l’art du distillateur sont pour beaucoup dans la qualité d’une huile essentielle. Pourtant, quand la quantité prend le pas sur la qualité, la distillation est une variable d’ajustement. Une distillation qu’on ne mène pas jusqu’à son terme, à température et pression trop élevées, nuisent à la qualité de l’huile essentielle. De même d’ailleurs qu’une récolte ou une cueillette mal conduite, avec des parties de plantes mal sélectionnées et prélevées.

De plus, les volumes de matière végétale qui devraient être mis en œuvre pour satisfaire le marché d’ici 2025 laissent présager de quantités considérables de déchets post-distillation. Que faire de ces déchets ?

Recyclage des déchets post-distillation

Je n’ai pas encore pu assister à une distillation. Rhiannon Lewis de Essential Oil Resource Consultants m’a appris que traditionnellement les déchets issus de la distillation étaient réutilisés comme combustible pour les distillations suivantes. Ce qui constituait une forme de recyclage de ces déchets. Mais cela produit beaucoup de fumées polluantes. C’est pourquoi cette pratique a été abandonnée dans les pays développés. Même si elle souligne que cela reste la norme dans les petites distilleries. Désormais, les distilleries de grande envergure emploient d’autres sources de combustible comme le gaz.

Pour résoudre le problème des déchets non brûlés, il semble possible de les réutiliser pour le paillage des cultures (mulching), la fabrication de briques de construction ou la nourriture animale.

En revanche la décomposition de ces matières qui contiennent encore un peu d’huiles essentielles empêche de les mettre au compost. Dans le même temps, des études suggèrent que ces déchets et l’eau post-distillation favorisent la croissance de certaines plantes.

Enfin, une piste intéressante serait d’extraire de ces déchets les substances moins volatiles et qui pourraient avoir un intérêt pour d’autres usages.

Comment réduire l’impact de la production d’huiles essentielles sur l’environnement ?

Vous trouverez sur la page ressources du blog une brève description et les liens vers les organisations internationales qui assurent le suivi du statut de risque des espèces sauvages et celles qui œuvrent pour la conservation des plantes aromatiques et médicinales.

Des initiatives pour préserver les ressources

Au Comores, l’Agence Française pour le Développement a permis la conception d’un procédé de distillation de l’ylang ylang (Cananga odorata) plus économe en bois.

L’Australie et l’Inde replantent le Santal (respectivement Santalum spicatum et Santalum album) . En Somalie des programmes associent les populations locales pour une récolte durable de la résine d’encens.

Que nous soyons des particuliers ou des aromathérapeutes, nous ne voulons pas un jour manquer de nos précieux extraits du fait d’une consommation irraisonnée, cause de surexploitation. Nous ne voulons pas être submergés de produits de mauvaise qualité qui n’ont pas les effets attendus.

Quelques questions à se poser pour mieux concilier huiles essentielles et écologie

  • Est-ce que je sais comment évacuer mes flacons vides ou périmés ?
  • Pour me soigner, puis-je utiliser des plantes médicinales sous d’autres formes que des huiles essentielles ?
  • Quelles huiles essentielles locales puis-je utiliser comme alternative aux huiles “exotiques” ou dont les espèces sont menacées ?
  • Puis-je envisager de réduire les doses pour une même efficacité ? Puis-je adopter le principe de less is more ?
  • Est-il indispensable de mettre des huiles essentielles dans la lessive ou autres produits ménagers ? Est-il nécessaire d’employer des huiles essentielles quotidiennement dans mes produits cosmétiques ?
  • Est-ce que je sais d’où vient précisément mon huile essentielle ? Puis-je en retracer le parcours du producteur jusqu’au flacon ?
  • Est-ce que je peux appeler directement mon fournisseur et parler avec lui ?
  • Ai-je vraiment l’usage de mes 50 flacons d’huiles essentielles ?

Merci à Rhiannon Lewis dont les idées ont contribué à nourrir ma réflexion sur ce sujet.

1 : source : Absolue lavande : https://distillation.bio/tableau-idicatif-rendements/

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Image par Hans Braxmeier de Pixabay

3 commentaires

  1. Article très pertinent qui soulève beaucoup de questions importantes mais attention de ne pas généraliser les actions / impacts qui peuvent être très différents d’un pays à l’autre.
    Chez nous, la cultures des plantes est source de biodiversité, nos sols sont vivants et en bonne santé.
    la distillation se fait en zéro déchet, le végétal distillé est composté et remis dans les champs.
    il faut aussi savoir que 90 % du volume des huiles essentielles produites dans le monde est fait par 3 espèces, l’orange, 51 000 tonne, la menthe, 32 000 tonnes et le citron 9 200 tonnes.

    • Bonjour et merci de rappeler ces données.
      Quand vous dites « chez nous », je ne sais pas si vous parlez de votre distillerie ou de ce qui se fait en France en général. Tant mieux si vos pratiques sont respectueuses de l’environnement, je ne connais pas votre travail. Et c’est sans doute vrai d’autres producteurs bien sûr. Toutefois, je ne suis pas sure que ces bonnes pratiques concernent toutes les productions françaises.

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