Huiles essentielles, odeurs et psychologie

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Huiles essentielles, odeurs et psychologie. Il y a quelques années, deux chercheuses du Monell Chemical Senses Center ont demandé à des volontaires asthmatiques de respirer une odeur pure en leur laissant percevoir que cette odeur était soit potentiellement nocive, soit thérapeutique pour leur asthme.

Cristina Jaèn et Pamela Dalton (2014) ont voulu savoir si le fait, pour des personnes asthmatiques, d’inhaler une odeur qu’elles perçoivent comme nocive pouvait déclencher ou exacerber les symptômes de l’asthme, comparée à une odeur perçue comme bénigne ou thérapeutique. Pour leur expérience, elles ont employé du PEA (alcool phénylethylique). Une substance utilisée dans l’industrie cosmétique et alimentaire dont l’odeur évoque la rose.

Les résultats qu’elles ont obtenus montrent que le fait de manipuler le risque perçu (en créant une attente de nocivité ou d’effet thérapeutique) a eu une influence sur l’évaluation de la qualité de l’odeur et le niveau des symptômes d’asthme. Ce risque perçu a aussi modifié la réponse inflammatoire des voies respiratoires (taux d’oxyde nitrique exhalé).

Ces données suggèrent que certains effets du parfum sur l’exacerbation de l’asthme ne sont pas causés par les propriétés chimiques de l’odeur et son effet sur le système respiratoire, mais sont plutôt véhiculés par un mécanisme cognitif tel que la croyance ou l’attente d’un effet néfaste de l’exposition.

C.Jaèn et P. Dalton 2014

Odeurs et asthme : une question de psychologie plus que de chimie ?

Si vous souffrez d’asthme, ces résultats ne vous ont peut-être pas intrigué.e. autant que moi. Parce que vous avez probablement déjà fait l’expérience du rôle du facteur psychologique (ajouté aux facteurs immunologique et physiologique) dans le déclenchement d’une crise. Vous savez sans doute que la peur d’avoir une crise est le meilleur moyen de la susciter. En tout cas, c’est ce que m’a confirmé une personne asthmatique de mon entourage.

En outre, on ne sait pas vraiment quelles huiles essentielles provoquent systématiquement de l’asthme. Selon des revues d’études récentes, les huiles essentielles ne sont pas susceptibles de provoquer une crise d’asthme à moins qu’il y ait une allergie particulière à celles-ci. Au contraire, elles pourraient même contribuer à réduire l’inflammation.

Ainsi, indépendamment de la composition chimique de la substance odorante, des facteurs psychologiques comme l’attente ou la croyance pourraient influencer non seulement la façon dont on qualifie l’odeur mais aussi ses effets physiologiques. Me voyez-vous venir ? La conclusion de C. Jaèn et P. Dalton est-elle valable pour les effets des huiles essentielles ? C’est ce que nous allons voir.

Les effets des odeurs : pharmacologie et psychologie

Je précise, s’il en est besoin, que l’objet de cet article n’est pas de remettre en question le rôle de la pharmacologie dans les effets des huiles essentielles. Nombre d’études explorent les mécanismes d’action pharmacologique des composés aromatiques et plusieurs des articles de ce blog en font état. Il n’est pas non plus de mettre en doute la réalité des effets des huiles essentielles sur nos émotions, notre humeur ou notre comportement. Si vous me suivez depuis quelque temps vous savez que, quand je me pose une question sur l’aromathérapie et les huiles essentielles, j’aime bien essayer de m’en faire une idée à partir des données scientifiques que je peux trouver et vous faire partager mes recherches et mes réflexions.

Huiles essentielles, odeurs et psychologie

Il se trouve que j’ai lu récemment une revue d’études publiée en 2009 dans l’International Journal of Neuroscience. Elle n’est plus très récente, mais elle aussi m’a intriguée.

L’auteur de cette revue systématique est Rachel Herz. Vous ne la connaissez pas ? Moi non plus avant la conférence Botanica2020. Elle n’est pourtant pas novice dans son domaine. Chercheuse en neurosciences et spécialiste de la psychologie de l’odorat, elle est l’auteur de nombreuses publications et de livres sur le sujet.

Rachel Herz a analysé dix-huit études. Ce n’est pas beaucoup, mais quand les critères sont drastiques, ce qui doit être, alors sur la centaine d’études de départ, il en reste souvent peu. Je reviendrai plus loin sur les critères qu’elle a adoptés. Une des conclusions de son analyse est que l’hypothèse des mécanismes psychologiques est plus pertinente pour expliquer les effets des odeurs sur les émotions et la physiologie que l’hypothèse pharmacologique. Même si une étude de 2012 confirme le rôle de la pharmacologie pour expliquer les effets du 1,8 cinéole sur l’attention après l’inhalation d’huile essentielle de romarin (Moss et Oliver 2012).

Le fait que des variants de mêmes “odeurs” aient été utilisés dans différents laboratoires avec des résultats similaires suggère que c’est la perception psychologique de la substance et non sa structure chimique qui est importante.

Rachel Herz 2009

Elle formule cette idée plusieurs fois dans son article. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle l’exprime alors même qu’elle explore l’hypothèse pharmacologique. Et c’est le constat, toujours d’actualité par ailleurs (voir l’article la recherche scientifique sur les huiles essentielles et l’aromathérapie), du manque de cohérence entre les laboratoires de recherches produisant pourtant les mêmes résultats qui lui suggère cette idée.

Avant d’aller plus loin, faisons un bref détour par des définitions. Rachel Herz s’occupe de psychologie des odeurs. Autrement dit d’aromachologie.

Aromathérapie et aromachologie

Je ne vous rappelle pas la définition de l’aromathérapie. En revanche, le concept d’aromachologie est plus récent et peut-être moins connu. Selon Rachel Herz, il a été créé en 1982 par le Sense of Smell Institute, un institut dédié à la recherche et à l’éducation sur l’odorat. Je n’en ai cependant retrouvé aucune trace sur internet. Voilà la définition :

Contrairement à l’aromathérapie, qui n’est pas étayée scientifiquement, l’aromachologie est l’analyse scientifique des effets des odeurs sur l’humeur, la physiologie et le comportement.

Est-ce qu’elle ne compare pas deux termes qui désignent deux domaines différents bien que complémentaires ?

Les critères scientifiques de l’aromachologie

  • Les objectifs sont guidés par la théorie et les hypothèses de test sont clairs.
  • Les substances odorantes sont testées selon une méthodologie expérimentale appropriée.
  • Les populations de participants sont suffisantes et représentatives, et les groupes de tests et de contrôle appropriés.
  • L’analyse des données est réalisée à partir de méthodes statistiques adaptées.
  • Les résultats sont approuvés par les pairs et acceptés dans des publications de renom.

Au delà du domaine des odeurs, on comprend que ces critères devraient guider toute discipline ou domaine de connaissance qui prétend à la scientificité. Or, nombre d’expérimentations en aromathérapie n’y répondent pas toujours. Par exemple, elles n’ont pas toujours d’hypothèses théoriques claires ni de groupes de participants suffisants. Mais là n’est pas notre sujet. Continuons.

Huiles essentielles et psychologie des odeurs

Des études indiquent que l’évaluation subjective de l’odeur d’une huile essentielle influence ses effets sur le corps et sur les comportements. Parfois dans le sens attendu, mais pas toujours.

Par exemple des chercheurs ont constaté que des participants qui ont évalué la menthe poivrée comme sédative (étonnant !) ont cependant pris plus de temps à entrer en sommeil profond que ceux qui l’avait perçue comme stimulante. Ou encore :

Les participants qui avaient jugé la menthe poivrée « très intense », ont dormi profondément plus longtemps que ceux qui l’avaient jugée « modérément intense ». Alors même que la menthe poivrée n’a eu aucune incidence sur les variables physiologiques du sommeil quand ces dimensions subjectives n’étaient pas prises en compte.

Goel et Lau (2006)*

En 2010, Heuberger et Ilmberg ont étudié l’effet des huiles essentielles et des composés aromatiques sur la vigilance. Ils ont testé le 1,8 cinéole, l’absolue de jasmin, l’acétate de linalyl et la menthe poivrée.

Ils faisaient l’hypothèse que le jasmin et la menthe poivrée amélioreraient la vigilance et que l’acétate de linalyl (présent dans l’huile essentielle de lavande, je le rappelle) la réduirait. Pourtant, les résultats ont été tout autres. Ainsi, l’acétate de linalyl a rendu les participants plus alertes, puisque leur temps de réaction a été réduit.
Selon les analyses statistiques, c’est l’évaluation subjective individuelle de l’odeur qui a eu un impact sur la performance. Le caractère agréable et le niveau subjectif de stress ont influencé significativement les performances plus que les attentes ou l’intensité.

Pus surprenant encore peut-être, une autre étude a par exemple montré que plus l’eau (oui, l’eau) était jugée stimulante, plus les temps de réaction des participants étaient courts (Bensafi et coll. 2002)*.

L’hédonique

La dimension hédonique recouvre le fait que l’odeur de l’huile essentielle nous plaise ou non. Pour l’évaluer les participants choisissent entre « agréable » et « désagréable ». Or c’est un facteur qui semble peser lourd dans la façon dont on répond à la fois émotionnellement et physiologiquement à une odeur. On en a eu un aperçu précédemment.

En effet, dans une étude de 2001 la même Eva Heuberger et d’autres collaborateurs* avaient cherché à savoir comment des variations (la chiralité) du limonène et de la carvone pouvaient influencer les mesures physiologiques et les auto-évaluations de l’éveil et de l’humeur chez de jeunes adultes en bonne santé. Ceux-ci devaient également qualifier les deux formes de ces composants aromatiques en termes d’hédonique, d’intensité et de stimulation.

Notez qu’ici il s’agissait d’examiner l’hypothèse pharmacologique par le biais de la relation structure/activité des molécules odorantes.

Les sujets qui avaient perçu le (+) limonène comme agréable estimaient aussi qu’il les faisait se sentir plus alertes, ce qui était confirmé par une saturation d’oxygène dans le sang plus élevée. Ceux qui évaluaient le (+) limonène comme intense présentaient des changements dans la conductance de la peau et la pression sanguine systolique.

Autrement dit, les effets psychologiques et les effets physiologiques de ces composés pouvaient s’expliquer par la valeur hédonique subjective attribuée à chacun.

D’autres chercheurs sont arrivés à des conclusions similaires en constatant que le caractère agréable d’une odeur pouvait prédire les changements de rythme cardiaque. Ainsi plus une odeur était évaluée comme agréable, plus le rythme cardiaque était bas (Bensafi 2002)*.

Ce qui fait dire à Rachel Herz une chose que j’ai déjà entendue par ailleurs, et vous aussi peut-être : une odeur doit être appréciée pour produire des effets positifs sur les états mentaux.

En effet, une étude a montré qu’une odeur jugée agréable améliore l’humeur, réduit l’anxiété et la douleur. Tandis qu’une odeur perçue comme désagréable va aggraver l’humeur et les effets émotionnels de la douleur (Villemure Slotnick & Buschnell, 2003)*.

Vous avez sans doute fait l’expérience vous-même. Par exemple, personnellement, je n’apprécie pas l’odeur de la lavande. Bien qu’elle soit jugée sédative, je ne ressens pas cet effet quand je la respire.

L’attente ou la croyance

Nous avons vu plus haut le rôle de l’attente dans l’exacerbation des symptômes de l’asthme. D’autres études ont également montré à quel point ces facteurs influent de façon significative sur les résultats des variables physiologiques.

Ainsi une étude démontre que, quelle que soit l’odeur présente dans une pièce, et si une odeur était présente ou non, le fait de suggérer que l’odeur ambiante était relaxante a provoqué une diminution du rythme cardiaque et de la conductance de la peau. Dans le même sens, le fait de suggérer qu’une odeur ambiante était stimulante augmentait ce rythme et la conductance cutanée.

Dans cette étude les chercheurs avaient employé la lavande, le néroli et un placebo. Ce dernier a été capable de provoquer des changements physiologiques attendus et associés à la stimulation ou la relaxation uniquement par suggestion. De même, la lavande présentée généralement comme relaxante a suscité des effets stimulants quand elle était désignée comme telle. (Campenni, Crawley et Meier 2004)*.

La familiarité

Parmi les expériences citées plus haut, certaines mettent en lumière le rôle de la familiarité de avec une huile essentielle.
Le fait d’avoir déjà l’expérience d’une odeur ou de connaître son effet supposé peut influencer les réponses. C’est un aspect qui n’est pas toujours pris en compte dans les expérimentations.

Huiles essentielles, odeurs et émotions apprises

L’hypothèse psychologique avance que les odeurs exercent leurs effets aussi au travers de l’apprentissage émotionnel. Rachel Herz précise :

L’argument central de cette hypothèse psychologique est que les réponses aux odeurs sont apprises via l’association avec des expériences émotionnelles. En conséquence les odeurs acquièrent les propriétés des émotions associées et provoquent elles-mêmes les effets émotionnels, cognitifs et physiologiques correspondants.

Ces aspects sont cohérents avec les données de la neuro-anatomie du système limbique. Elle poursuit :

Seules deux synapses séparent le nerf olfactif de l’amygdale, structure importante pour l’expression et l’expérience des émotions et de la mémoire émotionnelle humaine. Trois synapses séparent le nerf olfactif de l’hippocampe qui est impliqué dans la sélection et la transmission des informations dans la mémoire de travail, la mémoire à court-terme et le transfert vers la mémoire à long terme.

Elle observe que des enfants et des adultes exposés à une nouvelle odeur pendant qu’ils vivaient une expérience frustrante montraient plus tard moins de motivation à réaliser une tâche sans aucun rapport alors qu’ils étaient de nouveau exposés à cette odeur.

De même, une odeur qui déclenche de la peur suscite des changements électrodermiques cohérents avec la peur, mais seulement parmi les participants qui ont associé la peur à cette odeur spécifique.

Effets des odeurs et des huiles essentielles : nous sommes tous différents

D’autres facteurs peuvent influencer les effets de huiles essentielles.

La culture

Ainsi la culture peut expliquer que les individus ne réagissent pas de la même façon à une odeur.

Par exemple, Britanniques et Américains du Nord n’apprécient pas de la même façon le parfum de la gaulthérie (on ne précise pas laquelle, odorante ou couchée). Les uns l’associent à l’utilisation des analgésiques pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour les autres, elle évoque les bonbons.

A ce propos, je fais une parenthèse, l’idée me vient en écrivant. J’ai échangé récemment avec une formatrice en aromathérapie coréenne, francophone. Elle souhaite faire connaître les articles du blog là-bas. Je lui fais signe ici car ce serait très intéressant de comparer les différences de perception de certaines huiles essentielles par des personnes coréennes et des personnes françaises.

Le genre

Les différences liées au genre ne sont pas très bien établies. On sait cependant que durant la période de leurs règles, les femmes ont une sensibilité aux odeurs différente.

La personnalité

Selon certaines études, le type de personnalité pourrait jouer un rôle dans la façon dont les odeurs agissent sur les états émotionnels. Ainsi des personnes dites névrotiques auraient tendance à faire de l’hyperventilation face à certaines odeurs qui ne provoquent pas habituellement ce type de réaction (Devriese et coll. 2000)*. On a aussi montré que des jeunes femmes présentant une forte instabilité émotionnelle ressentaient des odeurs agréables ou désagréables avec plus d’intensité qu’une odeur neutre. Les hommes présentant des traits d’anxiété ou de névrose les percevaient plus rapidement (Chen et Dalton 2005)*.

Au delà des oppositions

Ces données sont intrigantes, voire perturbantes. Pourtant, elles sont intéressantes pour la recherche et la pratique clinique de l’aromathérapie. Et aussi pour son usage dans le contexte familial. Elles invitent à prendre en compte et à mieux comprendre le rôle que jouent la subjectivité et la psychologie dans la façon dont un individu répond à une huile essentielle. Là où ces dimensions peuvent être des biais à contrôler, ailleurs elles peuvent être des leviers.

En outre, les définitions et les distinctions sont sûrement utiles et pertinentes. Pourtant, la mise en opposition de voies de recherche et d’approches de soin appartenant au même champ l’est peut-être moins. Ne serait-il pas plus porteur de promouvoir un commun esprit de rigueur scientifique et mettre en avant ce en quoi elles se complètent et s’alimentent l’une l’autre ?

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*cité par Rachel Herz

G. R. Gandhi et al. Essential oils and its bioactive compounds modulating cytokines: A systematic review on anti-asthmatic and immunomodulatory properties, Phytomedicine (2019), doi: https://doi.org/10.1016/j.phymed.2019.152854.

Herz, Rachel S.(2009) Aromatherapy Facts and Fictions: A Scientific Analysis of Olfactory Effects on Mood,Physiology and Behavior’, International Journal of Neuroscience,119:2,263 — 290
http://dx.doi.org/10.1080/00207450802333953

Heuberger, Eva & Ilmberger, Josef. (2010). The Influence of Essential Oils on Human Vigilance. Natural product communications. 5. 1441-6. 10.1177/1934578X1000500919.

Cristina Jaén, Pamela Dalton, Asthma and odors: The role of risk perception in asthma exacerbation, Journal of Psychosomatic Research, Volume 77, Issue 4, 2014, Pages 302-308,
ISSN 0022-3999, https://doi.org/10.1016/j.jpsychores.2014.07.002.

Levy J, Neukirch C, Larfi I, Demoly P, Thabut G. Tolerance to exposure to essential oils exposure in patients with allergic asthma. J Asthma. 2019;56(8):853-860. doi:10.1080/02770903.2018.1493601.

Moss, M. and Oliver, L. Plasma 1,8-cineole correlates with cognitive performance following exposure to rosemary essential oil aroma. Therapeutic Advances in Psychopharmacology 2012; 2(3):103–113

Image par ElisaRiva de Pixabay

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