Regards sur la recherche en aromathérapie : Interview du Dr Prabodh Satyal

Temps de lecture : 7 minutes

Si vous avez lu l’article l’adultération des huiles essentielles et ses conséquences, alors le nom du Dr Prabodh Satyal ne vous est pas étranger. Dans la série « regards sur la recherche en aromathérapie », découvrez l’interview du directeur scientifique de l’Aromatic Plant Research Center. Passionné par la détection des adultérations des huiles essentielles qu’il assimile à une enquête policière, il vous fait part de son regard sur les enjeux de la recherche scientifique industrielle et universitaire sur les huiles essentielles et évoque la question du financement. Il vous parle de ses activités diversifiées à l’APRC et lève le voile sur les innovations en cours.

(Click  to read the interview in English).

Bonjour Prabodh,

Merci d’avoir accepté cette interview. Vous êtes le directeur scientifique et le co-fondateur du l’Aromatic Plant Research Center. Avant de parler de vos activités, pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours professionnel ?

– Quelles études avez-vous suivies ? En ce qui concerne les études formelles, j’ai fait une licence de chimie, une maîtrise de chimie organique à l’université de Tribhuvan à Katmandou au Népal, une maîtrise (recherche : huile essentielle de l’Himalaya), un doctorat (recherche : adultération, découverte de nouveaux composés dans les huiles essentielles), un post-doctorat (les huiles essentielles et leurs activités biologiques) à l’université d’Alabama à Huntsville.

– Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux huiles essentielles ?
Depuis le lycée, je me suis de plus en plus intéressé aux réactions et aux mécanismes de la chimie organique, au fur et à mesure que j’avançais dans mes études. En master, je me suis spécialisé dans la chimie des produits naturels. J’ai été très impressionné par les réactions biochimiques au sein des plantes, en particulier la biosynthèse des composés volatils. Lorsque j’étais maître de conférences en chimie, j’ai pensé que je devais poursuivre mon doctorat/recherche en chimie des huiles essentielles. J’ai cherché dans plusieurs universités à l’époque et j’ai trouvé le professeur le plus prolifique et le meilleur, le Dr William N. Setzer, à l’université d’Alabama à Huntsville, pour réaliser mon rêve.

– Pourquoi vous intéressez-vous particulièrement à l’adultération ?
Il y a environ dix ans, j’ai commencé à travailler sur les huiles essentielles commerciales ; je me suis rendu compte qu’un grand volume d’huiles essentielles vendues sur le marché était de l’huile essentielle falsifiée. Aucun des laboratoires reconnus n’était capable de détecter des types sophistiqués de falsification. J’avais une formation en synthèse organique et en biosynthèse, donc en combinant les deux approches, j’ai pu résoudre des problèmes d’adultération complexes. La détection de l’adultération n’est pas seulement un vrai travail de laboratoire, c’est une enquête de type FBI. Parfois, pour résoudre un problème, il me faut des semaines.

Dr Prabodh Satyal – APRC

A propos de l’APRC

L’APRC est un centre de recherche sur les plantes aromatiques. Notre PDG, Aaron Sorensen, et moi-même l’avons fondé. Le travail de base a commencé en 2016 quand Aaron et moi avons réalisé que la plupart des laboratoires ne pouvaient pas vraiment détecter les adultérations sophistiquées. Nous avons pensé pouvoir combler cette lacune en créant l’APRC.

– Quelles sont les activités de l’APRC ?
L’APRC se concentre principalement sur les plantes aromatiques, les huiles essentielles et autres extraits. Cependant, nous travaillons sur les tests (axés sur l’adultération), la recherche, l’éducation et les études de développement durable sur les plantes aromatiques.

– Qui fait appel à vos services ?
Notre clientèle est variée, des petits agriculteurs aux plus grands détaillants. Nous avons environ 300 clients récurrents. Plus précisément, en ce qui concerne le cannabis, nous connaissons une croissance exponentielle.

– Effectuez-vous d’autres recherches à l’APRC ? Et quelles recherches menez-vous ?
Nous publions régulièrement deux à trois articles évalués par des pairs chaque mois. Nous menons des recherches sur les propriétés biologiques et chimiques d’huiles essentielles explorées et inexplorées du monde entier, en plus de la recherche sur le développement durable. La recherche sur le contrôle de la qualité est un autre domaine d’étude sur lequel nous nous concentrons.

– Quelles sont les applications pratiques auxquelles elles peuvent donner lieu ?
En ce qui concerne les applications pratiques, nous avons pu découvrir ou commercialiser des huiles essentielles provenant de diverses régions du monde. En outre, l’effort de l’APRC a également contribué à la conservation de certaines espèces menacées. Un autre objectif est la sensibilisation (éducation) ; c’est pourquoi nous continuons à mettre en place régulièrement des programmes éducatifs en ligne et hors ligne.

– Menez-vous vos propres projets en parallèle avec d’autres équipes ?
Oui, nous menons de nombreuses collaborations avec des agriculteurs, des distillateurs, des scientifiques et des professeurs d’université. J’ai toujours été favorable au travail d’équipe. Nous collaborons avec des universités nationales et internationales. Environ 265 producteurs sont nos collaborateurs pour la recherche au niveau des exploitations agricoles. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous publions beaucoup. Nous avons également une forte collaboration avec la société de production d’instruments analytiques Shimadzu.

– Vous êtes membre du conseil d’administration d’au moins deux revues spécialisées, American Journal of Essential Oil and Natural Products  et IJPHA (International Journal of  Professional and Holistic Aromatherapy, et vous publiez. Que signifie pour vous le fait de mener des recherches sur les huiles essentielles et de publier ?
En plus de publier, je passe régulièrement en revue plusieurs journaux. Les publications sont le seul moyen de communiquer au sein de la communauté scientifique. Chaque jour ou peut-être chaque semaine, en tant que directeurs scientifiques, nous découvrons toujours une information utile. Partager les connaissances, c’est comme décupler les connaissances, donc ça marche.

L’American Journal of Essential Oils and Natural Products, dont M. Setzer est le directeur et dont vous êtes membre de la rédaction, est classé par « stop predatory journals » . Le saviez-vous et qu’en pensez-vous ?
Les revues prédatrices sont censées demander de l’argent pour leurs publications, jusqu’à présent je sais qu’AJEONP ne demande pas de frais de publication. Elle a une éthique de publication solide avec plusieurs pairs évaluateurs.
Je ne vois aucune raison de qualifier l’AJEONP de revue prédatrice. Ce doit être une erreur de leur part.

– Comment pensez-vous que la recherche scientifique sur les huiles essentielles se porte aujourd’hui ?
En général, toutes les recherches sont menées pour résoudre les problèmes concernant un domaine spécifique. En ce qui concerne la recherche sur les huiles essentielles en particulier, je constate un grand fossé entre la recherche universitaire et la recherche industrielle. Je pense que les travaux de recherche, les thèses ou les mémoires réalisés par les chercheurs doivent explorer des solutions utiles à l’industrie des huiles essentielles. L’industrie garde également ses recherches confidentielles. En raison du manque de moyens, plusieurs revues évaluées par des pairs contiennent des informations trompeuses.

 

– D’une manière générale, pensez-vous que les études sont de bonne qualité ?
La partie la plus positive de la recherche sur les huiles essentielles est qu’elle est menée dans le monde entier. La qualité de la recherche dépend aussi de la qualité du chercheur. Certaines sont des publications fantastiques, d’autres sont simplement convenables.

– J’ai écrit un article de blog  sur une étude qui m’a fait penser à un prospectus publicitaire. Ma vision est-elle erronée ? Est-ce que cela arrive souvent ?
Cela dépend de votre mécanisme de fonctionnement.

Que voulez-vous dire ?
Désolé, ma réponse était confuse, proposer un prospectus est toujours une bonne chose.  Je voulais dire que chacun a sa propre structure ou son propre modèle de fonctionnement. Je disais simplement de suivre son cœur.

– Quels sont les enjeux, les perspectives et les défis de la recherche en matière d’huiles essentielles ?
Le manque de financement et de ressources est un problème récurrent pour tout chercheur, ce qui est également le cas dans le domaine des huiles essentielles. La difficulté vient de ce qu’on n’a pas de pratiques homogènes de distillation à travers le monde. De plus, il existe plusieurs plantes aromatiques inexplorées qu’il faut étudier plus en profondeur. Il existe encore plusieurs sesquiterpènes, ou une nouvelle molécule, à identifier. Les recherches toxicologiques sont également en très petit nombre. Même d’un point de vue taxonomique, il y a beaucoup de controverses à propos des plantes à huiles essentielles, ce qui me frustre parfois.
Les études cliniques se comptent également sur les doigts d’une main. Depuis qu’on les utilise en aromathérapie, j’apprécie qu’on utilise de plus en plus l’approche fondée sur les modèles animaux ou l’ethnopharmacologie.
Cela dit, on a également fait beaucoup de travail dans la recherche universitaire. Pour résumer, la recherche sur les huiles essentielles est un univers, seules quelques villes d’une planète ont été explorées, dans une certaine mesure.

A propos de financement, que dites-vous aux personnes qui seraient surprises d’apprendre que doTERRA finance l’APRC (voir l’article Biological Activities and Safety of Citrus spp. Essential Oils) ?
DoTERRA est sans aucun doute l’un de nos principaux clients. Dans certains projets de recherche, comme le font toutes les autres institutions de recherche, nous rédigeons une proposition de recherche et nous recevons la subvention. Il peut s’agir de doTERRA, du NIH (National Institute of Health), de la NSF (National Science Fondation), de la FDA (Food and Drug Admnistration), ou de l’université ou de l’État, de l’USDA (le département de l’agriculture des Etats-Unis). Nous soumettons de temps en temps des propositions à tous les autres organismes de financement. Le projet sur les agrumes est similaire. Je ne vois donc aucune raison d’être surpris. L’APRC est une institution de recherche totalement indépendante.

– Il y a eu beaucoup d’allégations sur les propriétés des huiles essentielles ? Qu’en pensez-vous  ?
On a prétendu beaucoup de choses sans études cliniques, ce qui est très mauvais. L’utilisation incorrecte ou dangereuse des huiles essentielles peut également faire de nombreuses victimes à l’avenir. J’espère que les communautés d’aromathérapie ont sensibilisé les gens, autant que possible, à une utilisation sûre. Il faudrait que tous les utilisateurs d’huiles essentielles s’expriment d’une seule voix, et j’espère qu’on y parviendra bientôt.

– Avez-vous le sentiment que votre travail vous limite à une seule approche (moléculaire) des huiles essentielles ?
Les molécules d’huiles essentielles n’ont pas toutes la même importance s’agissant des bienfaits thérapeutiques. Elles agissent, en particulier, en synergie. C’est pourquoi elles sont des produits naturels puissants.

– Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Plusieurs projets. En ce moment, je mène notamment une recherche en chimie avec des agriculteurs. Pour identifier les facteurs qui peuvent avoir un impact sur la chimie finale des huiles essentielles. Nous sommes également en train de mettre au point un logiciel de détection automatique de l’adultération ; nous avons déjà recueilli 40 000 profils d’huiles essentielles de plus de 450 huiles essentielles commerciales. Le logiciel est terminé à près de 60 %. Une fois qu’il sera commercialisé, la plupart des analyses d’adultération deviendront plus faciles.

– Dernière question Prabodh, qu’est-ce qui vous passionne dans votre travail ?
J’aime les problèmes ou les défis qui se présentent chaque jour dans mon travail, de différentes manières. Je crois que tous les problèmes ont une solution et j’aime résoudre les problèmes.

Merci beaucoup Prabodh.

 

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Photo : Hans Riener. Unsplash

 

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