La sécurité des huiles essentielles

Temps de lecture : 5 minutes

L’idée de ce blog m’est venue pendant ma formation. J’étais très perplexe face aux informations souvent contradictoires que je trouvais sur les huiles essentielles d’un livre ou d’un site à l’autre. Dans ce domaine, la pratique du copier/coller pur et simple sur internet semble un sport de haut niveau. Quand il s’agit de la sécurité des huiles essentielles, il peut devenir vraiment difficile de s’y retrouver.

Je comprends que la sécurité des huiles essentielles suppose une bonne approche des notions de danger, de risque et d’évaluation des risques. Sans oublier de prendre en compte les dommages réels qu’elles peuvent causer. C’est ce dont je vous parle dans cet article. Bien comprises, ces notions permettent d’envisager autrement (plus sereinement ?), les recommandations et contre-indications.

Pourquoi les informations sont-elles contradictoires ?

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les informations sont si contradictoires ? Et pourquoi les distributeurs/revendeurs d’huiles essentielles présentent de longues listes de contre-indications ?

Il semble assez simple de répondre à la seconde question. Le respect de normes drastiques (pas toujours pertinentes) et la crainte légitime de procédures judiciaires en cas d’accident, motivent sans doute toutes ces précautions. Qui ne sont sûrement pas inutiles par ailleurs.

La réponse à la première question (qui répond en même temps à la seconde, vous verrez) m’a été fournie par Rhiannon Lewis dans une des vidéos offertes aux participants, en amont de Botanica2020. J’ai eu envie de creuser un peu la question.

En effet, il apparaît que dans la littérature, une confusion existe entre les notions de danger et de risque.

Sécurité des huiles essentielles, faire la différence entre danger et risque

Le danger concerne toute source potentielle de dommage, de préjudice ou d’effet nocif d’un chose ou d’une substance.

Le risque est la combinaison d’un danger, de l’exposition à ce danger et des caractéristiques de la personne.

Par exemple, traverser la chaussée quand on est piéton constitue un danger : on peut se faire renverser. Utiliser le passage piéton ou non modifie le risque, de même que la densité du trafic automobile, l’allure du marcheur, etc.

On peut dire que le danger est potentiel et le risque probable.

Ainsi les huiles essentielles, du fait de leur composition chimique, sont dangereuses (pour la plupart). Elles peuvent, potentiellement donc, occasionner des dommages. Le risque probable va dépendre de plusieurs facteurs :

a) l’exposition : la toxicité de la substance, la dose employée, la durée d’utilisation, la fréquence d’utilisation, le mode d’administration, la voie d’administration.

b) l’utilisateur : l’âge, la comorbidité, la prise de médicaments, les caractéristiques propres à la personne …

La nécessité d’évaluer le risque

Ainsi, si les huiles essentielles sont potentiellement dangereuses (ce qui est une forme de pléonasme), il conviendrait d’évaluer le risque de la survenue d’un dommage.

R. Lewis rappelle les quatre étapes de l’évaluation du risque dans l’utilisation des huiles essentielles :

  1. Identification du danger
  2. Évaluation de la relation dose-réponse
  3. Caractérisation du risque
  4. Évaluation de l’exposition

Selon elle, la quatrième étape – l’évaluation de l’exposition – manque souvent, ce qui fausse l’évaluation du risque.

Les huiles essentielles représentent donc un danger. Le risque semble plus probable pour des utilisateurs tels qu’un nourrisson, une femme enceinte ou allaitante, une personne asthmatique ou épileptique, que pour un adulte de 40 ans en bonne santé. Pourtant, si l’on tient compte des facteurs d’exposition, en termes de durée, de dose, de mode et de voie d’administration, alors le risque prend une autre allure.

Quelques exemples

Réactions cutanées

Certaines huiles sont réputées irritantes pour la peau. Cependant, le risque est faible en deçà d’une dilution à 1% pour l’huile essentielle d’origan compact et de 0,5% pour celle de giroflier par exemple. Or, même pour des huiles considérées faciles d’emploi, ce risque peut augmenter en même temps que la fréquence ou la durée d’utilisation.

Nourrissons

Le plus souvent, les huiles essentielles sont absolument contre-indiquées pour les nourrissons et les enfants de moins de 6 ans. Pourtant, des auteurs tels que R. Tisserand suggèrent que des dilutions de 0,1 à 0,2 % de la naissance à 3 mois sont possibles. Et que des huiles essentielles telles que le citron, la lavande vraie, le tea tree, la bergamote ou la marjolaine des jardins peuvent être utilisées en sécurité avec les petits. Pour ma part durant ma formation, les formateurs étaient catégoriques : pas d’huiles essentielles avant 3 mois. Et bien sûr, voie orale interdite.

Tranches d'âgeDilutions
0 à 3 mois0,1 à 0,2 %
3 à 24 mois0,25 à 0,50 %
2 à 6 ans1 à 2 %
6 à 15 ans1,5 à 3 %
15 ans et plus2,5 à 5 %
Grossesse

Le Tisserand Institute cite une étude qui vous surprendra peut-être. Cette étude* clinique, randomisée, contrôlée contre placébo, en triple aveugle, impliquant 96 femmes enceintes, a montré que l’huile essentielle de menthe poivrée, diluée à 0,5 % dans une huile de sésame, a aidé à réduire les démangeaisons de la grossesse (Pruritus gravidus) au cours des 2ème et 3ème trimestres de grossesse, à raison de deux applications par jour pendant deux semaines. Sans effets secondaires.

Ces données peuvent paraître surprenantes au regard des contre-indications habituellement émises à l’égard des femmes enceintes et allaitantes pour cette huile essentielle. Mais elles ne sont pas inédites (voir l’article sur la neurotoxicité et le tableau proposé).

Asthme

Les huiles essentielles en général n’ont semble-t-il jamais été cause d’exacerbation de l’asthme. D’ailleurs, des études tendent plutôt à montrer le contraire. En effet, un composant comme le 1,8 cinéole (eucalyptol) présent notamment dans les huiles essentielles d’eucalyptus, aurait plutôt des effets bénéfiques sur l’asthme et la BPCO. Selon R. Tisserand, il n’y aurait que de rares cas de déclenchement de crise d’asthme due aux huiles essentielles.

 

De l’importance de considérer les dommages réels

Ces données tendent à confirmer l’analyse de R. Lewis selon laquelle les contradictions que l’on trouve sur les huiles essentielles proviennent de ce que certains essaient trop souvent de prédire les risques au lieu de se référer aux preuves de dommages réels.

Malheureusement les données sur les événements indésirables sont rares. Cependant des bases de données qui répertorient ce type d’événements existent.

Bases de données anglophones

On peut trouver une base de données sur le site du Tisserand Institute  : https://tisserandinstitute.org/safety/adv/erse-reaction-database. Les rapports sont détaillés. On peut y faire une recherche selon différents critères (mélange d’huiles ou huiles seules, type de réaction ou d’application). On peut lire le commentaire de Robert Tisserand sur le cas.

Une autre base de données :  http://aromatherapyunited.org/injury-reports/. Ici, la présentation est un peu moins conviviale, mais assez détaillée. On peut télécharger des tableaux de rapports d’événements indésirables depuis 2014 jusqu’à 2019.

Ces deux bases de données sont indépendantes l’une de l’autre.

Et en France ?

L’association Aromasecure a mis un place un système de déclaration d’événements indésirables. Un formulaire en ligne permet de recueillir tout événement indésirable survenu lors de l’utilisation des huiles essentielles.

L’association collégiale a été créée en 2017, à l’initiative d’anciens étudiants du DU d’aromathérapie scientifique de la faculté de médecine et de pharmacie de Dijon. Les adhérents sont, entre autres, pharmaciens d’officine, médecins, sage-femmes ou ergothérapeutes. Caroline Peduzzi, docteur en pharmacie, aromathérapeute et micronutritionniste a eu l’idée de cette base de données.

Comme l’association elle-même, les données actuellement disponibles sont donc récentes  : une revue d’événements indésirables existe pour 2018. Caroline Peduzzi, par ailleurs spécialiste en pharmacovigilance, rappelle l’importance de recueillir les déclarations sur le site. Elle souligne aussi la nécessité de regrouper, analyser et documenter les données éparses qui arrivent dans les centres antipoison notamment. Une telle base de données est source d’information pour les utilisateurs et les professionnels. Elle contribue aussi à la reconnaissance de l’aromathérapie et à son crédit car les données que traite l’association peuvent être transmises à des instances officielles comme la Haute Autorité de Santé ou l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament.

Merci à Caroline Peduzzi. Pour adhérer, règlement intérieur et statuts  sur demande via le formulaire de contact de l’association.

 

* Une autre étude a examiné la sécurité de différents extraits de menthe poivrée, dont l’huile essentielle. Ce « rapport final » statue que dans la mesure où le pourcentage de Pulegone ne dépasse 1%, l’utilisation de produits cosmétiques contenant de la menthe poivrée est sécure.

Sources :

Tisserand R., Young R., Essential oil safety, 2nd edition, Churchill Livingstone-Elsevier, 2014.

Nair B. Final report on the safety assessment of Mentha Piperita (Peppermint) Oil, Mentha Piperita (Peppermint) Leaf Extract, Mentha Piperita (Peppermint) Leaf, and Mentha Piperita (Peppermint) Leaf Water. Int J Toxicol. 2001;20 Suppl 3:61-73.

 

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Image par Arek Socha de Pixabay

 

 

 

 

 

 

 

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